« Réalité perdue » suivi de « Mirage »

« Le Familier et l’Étrange » – Cet atelier d’écriture, proposé par Valentine Pardo, a permis d’explorer la frontière entre le connu et l’inconnu, entre le familier et l’étrange.

Dans un premier temps d’écriture, les écrivants étaient invités à raconter une scène banale du quotidien et de la faire glisser vers un étrangeté subtile; puis, à écrire un récit où le personnage central retrouve un ami d’enfance, perdu de vue depuis des années. Un récit où il s’agissait d’aborder l’altérité et d’insérer un ou plusieurs dialogues.

À suivre les récits d’Anne.

Réalité perdue  

Le soleil venait de se coucher. Les lumières du port commençaient à illuminer les quais. Septembre s’était déjà installé. Elle allait rejoindre l’appartement désormais déserté, désormais vide. Ça allait être la deuxième nuit où sa mère n’était plus là. Le déménagement s’était fait rapidement avec, pour chacun, la conscience que c’était une autre étape de sa vie, de leur vie qui s’annonçait. Une vie avec comme un goût de fatalité, d’issue obligatoire. 

Elle ouvrit la porte, tout était calme. Cela l’apaisait après la tempête émotionnelle de ces derniers jours. Elle ouvrit le frigo, prit la dernière petite bouteille de bière qu’elle versa comme un rituel pour amorcer une décompression attendue. Elle ouvrit la fenêtre et regarda l’horizon se teinter progressivement de bleu nuit. Elle entendait en bas les rumeurs des quelques passants. Soudain, elle se remémora qu’elle devait amener le mètre pour affiner les mesures dans le nouveau logement de sa mère. Elle se dirigea vers le buffet où elle l’avait déposé. Le mètre n’était plus là. Ne voulant pas remettre au lendemain, elle scruta les différents endroits possibles, les minutes de recherche devinrent des heures. Il fallait bien se rendre à l’évidence. Le mètre avait disparu. 

Et c’était le deuxième en deux jours !

Mirage  

Assise son canapé, Ivana s’octroya, une petite heure de pause pour consulter, entre autre sa messagerie. Il y avait toujours ces fichus mails qui continuaient de polluer sa boîte perso. Soudain, un nom surgit comme un éclair et figea l’instant : Emelina Sanchez. Était-ce une hallucination : un prénom, un nom jaillissant du passé, apparaissant, là, sur un mail qui lui était adressé ? 

Ivana, fébrile, ouvrit le message. « Hello, Ivana, te souviens-tu de moi ? » Nous étions en classe élémentaire dans les années 70. Je suis désormais rentrée en France, j’aimerais bien, si le cœur t’en dit, te revoir. Une plongée dans le temps happa Ivana dans une bouffée d’une douce nostalgie. « Elle me demande si je me souviens d’elle, mais à une période je l’ai cherchée partout ! » Ivana avait même mis une photo de classe dans ces sites dédiés, ce qui n’était pas du tout son habitude, elle, très secrète et discrète. Et puis là, 45 ans plus tard, son enfance heureuse reparaissait.

Ivana tremblait, elle lut et relut pour se persuader de la réalité du message. Elle lui répondit, mais ses mots lui paraissaient tellement dérisoires : bien sûr, qu’elle souhaitait la revoir. Ce fut le premier échange téléphonique, chargé d’émotions tout en retenue. 

Puis, un rendez-vous fut fixé sur Paris au « Loir dans la Théière ». Ivana tremblait intérieurement ? Est-ce qu’elle allait retrouver la Emelina d’antan ? Ivana la reconnut de suite, avec sa longue tresse brune, son sourire qui avait illuminé leur enfance : Emelina était là, devant elle. 

« Comme ça me fait plaisir de te voir après toutes ces années. Tu sais, un moment, je t’ai cherchée partout, avec Internet et les réseaux sociaux, mais je me suis dit que tu t’étais mariée et puis la vie faisant que nos chemins étaient pour de bon, séparés. »

« Comme je t’ai dit, Ivana, en fait, je suis devenue musicienne, je suis partie à l’étranger. J’avais un nom d’artiste. » Ivana la dévisageait.  Était-ce un mirage ? 

Au fur et à mesure des heures où chacune raconta sa vie, Ivana réalisa que toutes ces années n’avaient pas réussi à entacher leur amitié, leur complicité qui, là, en cette journée de septembre resurgissait après 45 ans.

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Crédit photo

 « Terre et Ciel », jardin créé par l’architecte et paysagiste Yu Kongjiang à Chaumont-sur-Loire (2013)

Copyright photo @annyelleparis

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