« Le Familier et l’Étrange » – Cet atelier d’écriture, proposé par Valentine Pardo, a permis d’explorer la frontière entre le connu et l’inconnu, entre le familier et l’étrange.
Dans un premier temps d’écriture, les écrivants étaient invités à raconter une scène banale du quotidien et de la faire glisser vers un étrangeté subtile; puis, à écrire un récit où le personnage central retrouve un ami d’enfance, perdu de vue depuis des années. Un récit où il s’agissait d’aborder l’altérité et d’insérer un ou plusieurs dialogues.
À suivre les récits de Dominique.
Terminus
Il faut rentrer. Epuisée, elle se laisse tomber puis s’affaisse sur le siège du métro ligne 5 et laisse ses pensées divaguer. Les stations défilent régulièrement, les pneus crissent sur les rails, la sonnerie retentit, les portes s’ouvrent, se referment. Le crissement, la sonnerie, les portes, le brouhaha. La répétition cadencée des sons finit par former une mélopée hypnotique qui la berce. Sa tête dodeline et vient reposer sur la fenêtre vibrante.
Place d’Italie. Terminus. Cette information n’est pour l’instant qu’une voix lointaine qui vient troubler le ronron monotone du métro. Puis, un déclic surgit du fond de son esprit embrumé et la fait réagir. Elle sursaute, bondit sur ses pieds et descend in extremis sur le quai. Elle a encore failli se retrouver dans les tunnels du terminus, seule à bord avec le chauffeur !
Elle se met à chercher la ligne suivante, la 6. Elle suit un panneau, ne trouve pas la bonne direction, revient sur ses pas. Mais où est donc passée cette fichue correspondance ? Elle enfile les couloirs, tourne, vire et se retrouve à son point de départ. Elle s’est peut-être trompée de sens, de station, ou bien la signalétique a changé, que se passe-t-il, bon sang ?! Elle a la sale impression d’être entrée dans une autre dimension, tout lui échappe. La foule autour d’elle, étrangère à son malaise, est un pâle décor qui l’étourdit. Elle connaît bien ce trajet pourtant, où sont passés ses repères ?
De plus en plus inquiète, elle décide de repartir à zéro et revient au niveau des guichets. Elle tourne sur elle-même, essaie de déchiffrer les panneaux, mais tout se mélange. Plus elle cherche son chemin, moins elle le trouve. La panique la gagne. Est-ce que c’est comme ça quand on perd la tête ?
Cybersécurité
Rendez-vous est pris à la station Cité Universitaire. Je t’attends en haut de l’escalator, un peu en retrait.
Vais-je reconnaître le plus beau garçon de la classe de 5ème au collège Saint-Exupéry de Bourges ? Celui qui, sans le vouloir ni même s’en apercevoir, suscitait les regards enamourés des filles de la classe ? Ah, cette mèche de cheveux à la James Dean qui défiait la gravité au-dessus de ton front puis regagnait en une vague séduisante ton abondante chevelure !
Vais-je reconnaître notre délégué de classe à la faconde ronflante, celui qui n’avait pas froid aux yeux et s’adressait aux profs comme à des égaux pour porter les desiderata des élèves ? C’était surtout ça qui t’importait d’ailleurs : parler, exposer tes idées, parlementer, débattre. Tu n’avais jamais défrayé la chronique avec des aventures féminines échevelées !
Un RER déverse un nouveau flot de voyageurs. Je guette, je détaille, je dévisage. Auras-tu conservé la même coiffure, le même bagou ? Cette perspective imminente d’un « retour en jeunesse » me tient en haleine. Les voyageurs défilent sans que mon œil soit interpelé. Et puis un visage surgit peu à peu des marches mécaniques, un visage qui pourrait être le tien, une vague réminiscence. Mais tout-à-coup… cette corpulence, ce cou engoncé dans les épaules ? Ce visage empâté, ces mains larges et épaisses, ce manteau négligé… ?! Mon souvenir est mis à mal.
Nos regards se croisent. Pas de doute, c’est toi, c’est moi, c’est nous. Les bises claquent.
– « Salut Dominique, ça fait plaisir de te revoir », dit-il en prenant dans le même élan et mes épaules et du recul.
– « Salut Jean-Yves ! Oui, ça fait tout drôle, 50 ans, tu te rends compte, ça fait 50 piges !!! »
-« Je t’ai bien reconnue, « tu n’as pas changé », me répond-il avec l’accent de Julio Iglesias sur cette chanson.
Je n’ai pas changé ? J’ai de la peine à le croire, ça doit être un trait d’humour. Moqueuse, je ne peux m’empêcher de penser en rigolant intérieurement : « Toi si, Jean-Yves, tu as changé. Et en plus il faudrait réactualiser tes blagues ». J’embraye :
– Alors, qu’est-ce que tu deviens depuis la 5ème ?
Ton regard affuté est toujours là. Par contre tes cheveux sont ras, et la séduisante banane a disparu. Pas ton bagou. Je te retrouve pleinement et entièrement de ce côté-là ! Je suis rapidement noyée sous un flot d’informations. Si ta vie familiale semble stable, ta vie professionnelle a le tracé d’une montagne russe, ou plutôt d’une girouette ; tu crois dur comme fer à chacun de tes mille projets, auquel tu t’intéresses à fond. Mais en dilettante.
On se quitte après une longue balade sur le thème exclusif de la cybersécurité, ton sujet du moment. On se reverra très vite, cette fois-ci sur le thème de ton engagement dans la vie politique. Puis sur celui de la rénovation énergétique. Puis plus du tout. Sacré Jean- Yves, tu n’as pas tant changé que ça finalement. J’ai bien fait de ne pas succomber en 5ème.
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Copyright photo @annyelleparis
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