« Rat des villes » suivi de « Céleste »

« Le Familier et l’Étrange » – Cet atelier d’écriture, proposé par Valentine Pardo, a permis d’explorer la frontière entre le connu et l’inconnu, entre le familier et l’étrange.

Dans un premier temps d’écriture, les écrivants étaient invités à raconter une scène banale du quotidien et de la faire glisser vers un étrangeté subtile; puis, à écrire un récit où le personnage central retrouve un ami d’enfance, perdu de vue depuis des années. Un récit où il s’agissait d’aborder l’altérité et d’insérer un ou plusieurs dialogues.

À suivre les récits d’Adélaïde.

Rat des villes

Une autre journée parmi la foule avait commencé pour Elise. Sa vie parisienne était faite de promiscuité familière avec les inconnus : ceux qu’elle croisait dans la rue pour aller jusqu’au métro, ceux qui se collaient à elle dans le métro. Elle supportait bon gré, mal gré cette situation. Aujourd’hui, elle ne la supportait pas. Assise sur son strapontin, elle fixait le pan de manteau rayé rouge et bleu qui lui effleurait la cuisse. Les gens ne pouvait-il donc pas tenir correctement leurs affaires ? Elle aurait préféré être assise dans un carré de siège, mais toutes les places étaient prises quand elle était arrivée. Elle s’était donc assise sur un strapontin, le plus loin possible de la porte, l’épaule contre la paroi. Et pourtant elle se sentait envahie. Elle savait que les journées qui commençaient comme ça, elle les subissait. La musique, la lecture, rien n’arrivait à l’emmener dans sa bulle, dans son monde.

La sonnerie du métro retentit une nouvelle fois. Elle descendait à la prochaine pour s’aventurer dans les Halles. Ici il fallait garder le rythme si on ne voulait pas se faire bousculer le matin. Alors elle se mettait au pas, se fondant parmi les autres silhouettes. Arrivée dans le RER, elle respira un peu mieux, pas de pan de manteau qui osait s’aventurait vers elle. Chaque personne était à la respectable distance de dix centimètres, un luxe. Peut-être que la journée serait meilleure que prévue. Trois stations plus tard, elle descendait à la Défense. Elle se sentait toujours minuscule entre les tours, poussée par le vent qui s’engouffrait. Elle adorait cette sensation. Tout lui paraissait alors moins grave, la pression de son travail notamment. Elle monta les marches jusqu’au bâtiment minuscule qui abritait son bureau, huit étages seulement, passa l’accueil, salua de la tête l’agent de sécurité et appela l’ascenseur pour le septième étage. En sortant de l’ascenseur, elle enleva et rangea ses écouteurs. Elle entendait le pas lourd de ses boots sur la moquette. Son ordinateur claqua sur son bureau, tout comme son chargeur. Sa chaise grinça légèrement. Quelque chose n’allait pas. Elle distinguait chacun de ces sons, inhabituels. Elle ne les entendait pas d’habitude. Et c’est alors qu’elle comprit. Tout était silencieux. Absolument, complètement silencieux. Où donc étaient passés ses collègues ?

Céleste

Lucy observait la place. Tout avait changé : la statue ne trônait plus au milieu mais dans un coin, les plantes la cerclaient et au milieu, un ballet de vélos, trottinettes et skates effectuait des figures de haute voltige. Les rires, les encouragements, les applaudissements, les sifflements accompagnaient chaque prise de risque. 

Lucy sourit et s’assit sur un banc. Quinze ans qu’elle n’était pas venue. C’était avant un place basique faite de bancs et d’arbres entourant un homme en bronze sur son cheval, tranquille le jour, légèrement glauque la nuit. C’était devenu un lieu de vie qu’elle avait envie d’expérimenter. Alors qu’elle regardait une gamine de dix ans voltiger à 360° sur son skate, une odeur de menthe et d’argan ainsi qu‘une transpiration légère et familière lui chatouilla les narines. Elle tourna la tête vivement, avant même que le prénom Céleste ne résonne dans sa tête. Les cheveux mi-longs, blonds et lisses, n’avaient pas changé. Le nez droit, la bouche fine et les yeux bleus étaient ornés maintenant de quelques rides qui venaient souligner sa nature souriante. Le cœur de Lucy tambourina. 

– Lucy ! Incroyable ! Qu’est-ce que tu fais là, je croyais que tu avais déménagé ? avança Céleste, le sourire jusqu’au oreille.

– C’est bien le cas, je ne suis revenue que pour le week-end, bredouilla Lucy

– Merveilleux, tu as des choses de prévu ? On pourrait peut-être se boire un verre et rattraper le temps perdu.

– Euh, je ne vais pas trop avoir le temps, je suis occupée tout le week-end.

– Ah, d’accord. tu as peut-être cinq minutes maintenant non ? Que deviens-tu ?

– Euh, euh, je suis, je suis … 

Lucy n’avait qu’une pensée en tête : fuir. Elle n’avait aucune envie d’être ici et de parler avec Céleste. Pourtant les mots sortaient de sa bouche, et s’entendait raconter les banalités de sa vie et poser quelques questions à Céleste. Celle-ci continuait de lui répondre, le ton haut perché, les gestes amples, pleine d’un entrain tapageur. Elle n’avait pas changé, elle ne faisait toujours trop. Lucy esquissait un petit sourire, et regardait partout sauf vers son ancienne amie. Et puis elle entendit le nom fatidique.

– Tu es toujours avec Arthur ? ne put-elle s’empêcher de demander en l’entendant.

– Bien sûr, nous allons fêter nos 17 ans bientôt.

Lucy secoua la tête.

– Je vais y aller.

– Je vois que tu n’as pas changé, la politesse de base n’est toujours pas ton fort, lança brutalement Céleste, dans un élan d’honnêteté nouveau de sa part.

– Tu veux dire l’hypocrisie ?

– Comment ça l’hypocrisie ? C’est pas la mer à boire de discuter cinq minutes avec une vieille amie.

– Une ancienne amie, tu veux dire.

– Comment ça ?

– Les vieux amis, sont encore amis, ce n’est plus notre cas. Ce n’est plus le cas depuis quinze ans.

– Oui, c’est vrai. Je ne sais pas ce qui s’est passé d’ailleurs, je ne pensais pas qu’on s’éloignerait comme ça.

– Tu ne sais pas ce qui s’est passé ? s’étouffa Lucy. Sérieusement ?

– Oh, tu ne vas pas me ressortir cette vieille histoire avec Arthur quand même, soupira Céleste en se triturant les mains.

– Ne balance pas ça comme si ça n’était rien, comme si parce que c’est une histoire qui date elle n’avait plus d’importance. Comme si, je divaguais.

– C’est pourtant le cas, je comprends même pas que ça revienne sur le tapis.

– Tu ne comprends pas que ton mari essayant de me violer soit une histoire qui ne s’oublie pas ? Tu ne comprends pas que tu ne m’aies pas cru, que cela a brisé notre amitié ? TU n’as pas changé, tu vis ta vie avec des œillères.

Lucy attrapa son sac, et se leva, elle en avait fini de cette conversation.

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Crédit photo

« Cloud Gate », sculpture urbaine d’Anish Kapoor située dans le Millennium Park à Chicago (Illinois, États-Unis), 2006.

Copyright photo @annyelleparis

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