« L’envol » suivi de « Retour dans le passé »

« Le Familier et l’Étrange » – Cet atelier d’écriture, proposé par Valentine Pardo, a permis d’explorer la frontière entre le connu et l’inconnu, entre le familier et l’étrange.

Dans un premier temps d’écriture, les écrivants étaient invités à raconter une scène banale du quotidien et de la faire glisser vers un étrangeté subtile; puis, à écrire un récit où le personnage central retrouve un ami d’enfance, perdu de vue depuis des années. Un récit où il s’agissait d’aborder l’altérité et d’insérer un ou plusieurs dialogues.

À suivre les récits d’Annie.

L’envol

Comme tous les lundis, Marcelline faisait la lessive des draps, des serviettes de toilette, des nappes blanches. C’était un rituel millimétré. Allumer le feu,  passer le linge au savon de Marseille, le faire tremper dans un baquet, le frotter avec une brosse à chiendent sur une planche ondulée en zinc, faire bouillir l’eau avec le linge dans la lessiveuse sur le poêle en fonte, rincer le linge dans le bac en ciment de la buanderie, le tordre à deux mains pour l’essorer au maximum. Venait ensuite la dernière manipulation, étendre le linge sur les fils dans le jardin.

Ce jour-là, un imprévu arriva, un événement qui allait tout chambouler. Il manquait une bonne dizaine d’épingles à linge dans le petit panier osier. Comment était-ce possible ? Elles étaient toutes là, la semaine dernière ? Pourquoi avaient-elles disparu ? Elles ne s’étaient pas volatilisées ! Marcelline était désemparée, elle toujours si soigneuse. Qu’allait dire son mari quand il verrait ce tas de linge encore mouillé ? Il allait sûrement lui faire une scène… la cogner. Prise par une crise d’angoisse, Marcelline décida de s’enfuir. Elle courut à travers champ jusqu’au bois de Beauvilliers. Arrivée à une cabane abandonnée, elle poussa la porte et s’écroula par terre, en pleurs. Elle en avait fini avec cette drôle de vie ! 

Retour dans le passé

Tout cela ne serait pas arrivé si un jour, je n’avais pas décidé de retourner au pays. Cela faisait plus de 40 ans que j’avais émigré en Argentine. J’y avais fondé une famille. J’étais non seulement médecin, mais maire du village. Les  années avaient passé. Ma petite famille, ma clientèle, mes concitoyens me remplissaient de joie et de bonheur. Pourtant, quand j’avais appris que ma fin était prochaine, on m’avait diagnostiqué une maladie donc je ne souhaite pas parler ici, j’avais décidé de faire un aller-retour en France pour un dernier pèlerinage. J’étais nostalgique du pays. J’avais besoin de revoir les montagnes de mon enfance, de baigner mes pieds dans les eaux glacées et laiteuses du torrent, de respirer à pleins poumons les foins fraîchement coupés, d’entendre les sifflets des marmottes, de goûter aux myrtilles sauvages… et de retrouver mon école communale. Celle où j’avais goûté au plaisir d’apprendre. Au plaisir de partager. De s’aider. D’aider. Cette école avait joué un rôle déterminant dans ma vie, tout comme mes copains, surtout Jeannot. Je ne sais plus très bien s’il s’appelait Jean-Marc, Jean-Luc ou Jean-Paul. En tous cas, ce fut mon premier patient : un jour, je l’ai sauvé de la noyade à la piscine municipale.

Bien sûr, l’école était toujours là, à deux pas de l’église. Elle était comme aimantée. Je ne pouvais pas résister à pénétrer dans la cour.

– Eh, l’étranger ! On n’entre pas  !

– Excusez-moi, j’étais élève, ici, quand j’étais jeune !

    L’homme me regardait en fronçant les sourcils. Il n’avait pas l’air commode avec son bâton à la main. Je le fixais. Aucun de ses traits ne m’étaient familiers, mais sa voix… cette voix, je la connaissais. Cette voix, je la reconnaissais. L’accent, le phrasé, la rudesse. Mais qui se cachait derrière elle ? Impossible de me souvenir … Les images de mon enfance étaient devenues floues, poussiéreuses.

    – Je m’appelle Victor, Victor Lemarchand, j’étais ici dans les années 60. Mon maître s’appelait Philippe Olivet, Il n’y avait qu’une seule classe. On était une dizaine du CE1 au CM2.

    – Comment vous avez dit ? Victor ? Victor Lemarchand. Mais, dis-moi, couillon, tu ne me remets pas ? Tu m’as oublié ? Moi, c’est Jeannot. Tu m’as sauvé la vie, tu te souviens ? Après ça, on était inséparable. Je te soufflais les réponses en grammaire et toi, tu m’aidais pour le calcul. 

      Les deux amis tombèrent dans les bras l’un de l’autre, pleurant des larmes de joie.

      – Je ne t’avais pas reconnu, Jeannot !

      – Moi non plus !

      – C’est quoi cette barbe ? Et ce béret ? 

      – Ben, j’ai grandi, je suis un homme ! Le chapeau, c’est pour cacher ma calvitie et me protéger du soleil. Tu sais bien qu’il tape fort, ici ! Dis donc toi, tu as dû faire carrière ! Tu es sapé comme un prince ! Tu viens de la ville !

      – Ah, c’est une longue histoire, je te raconterai. Mais qu’est-ce tu fais là, toi ?

      – Bah, tu sais combien tous les deux, on aimait protéger les petits, leur apprendre des tas de choses… Au final, je suis entré dans l’enseignement ! Je suis directeur d’école, instituteur, gardien, jardinier… Enfin, l’homme à tout faire ! Allez, entre ! Après la visite, on ira boire un coup de génépi à la cuisine. On a plein de choses à se raconter, je suis trop content de te voir !

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        Crédit photo

        Saint-André-les-Alpes

        Copyright photo @annyelleparis

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