« IA ou pas IA » suivi de « Appel surprise »

« Le Familier et l’Étrange » – Cet atelier d’écriture, proposé par Valentine Pardo, a permis d’explorer la frontière entre le connu et l’inconnu, entre le familier et l’étrange.

Dans un premier temps d’écriture, les écrivants étaient invités à raconter une scène banale du quotidien et de la faire glisser vers un étrangeté subtile; puis, à écrire un récit où le personnage central retrouve un ami d’enfance, perdu de vue depuis des années. Un récit où il s’agissait d’aborder l’altérité et d’insérer un ou plusieurs dialogues.

À suivre les récits de Francine.

IA ou pas IA

Je suis à mon bureau depuis maintenant plus d’une heure. L’écriture de mon prochain roman est en panne. Page blanche. Machinalement, je couche quelques caractères sur le papier, sans lien, sans réfléchir, une suite de signes sans queue ni tête, à la volée. Bientôt, une demi-page est noircie de l’encre bleue de mon stylo-plume. Je suis surprise de constater que ma main peut être en roue libre et qu’elle trace des lettres qui forment des mots. 

Avec un peu de curiosité, je lis ces lignes. Au début, je ne fais que du déchiffrage, comme si c’était un programme informatique. Pourtant, je ne suis pas une IA, mais bien un être fait de chair et de sang, avec un cerveau capable de son libre arbitre. Je continue ma lecture et, à ma grande surprise, cette suite de gribouillages a un sens. J’ai écrit mon mal intérieur, ma main est le prolongement de mon esprit et celui-ci me dit qu’il est en souffrance. Que je dois prendre soin de lui avant son implosion.

Appel surprise

Le téléphone sonne. Qui peut m’appeler à cette heure : 21 heures. Mon émission va commencer, la barbe.

– « Allô »

– « Bonjour, c’est toi Lydie ? »

– « Bonjour, oui. C’est qui à l’appareil ? » réponds-je de mon ton aimable

– « C’est Anne-Martine du lycée Buffon. Tu te souviens ?»

– « Anne-Martine ! Buffon ! C’est loin ! »

– « Oui, plutôt. Plus de 15 ans. J’ai retrouvé le numéro de téléphone de ta maman. Elle a bien voulu me donner tes coordonnées. Elle est toujours aussi gentille, ta mère. Nous avons parlé du passé ensemble pendant un bon moment. Elle m’a raconté qu’elle était grand-mère d’un petit garçon. Moi aussi, j’ai des enfants, deux gars. Maintenant, je vis près dans le sud, un petit bourg près de Nîmes. Je vois que tu es toujours sur la région parisienne, et que tu travailles avec ton oncle, dans son magasin, tu as suivi tes projets. Moi, je suis femme au foyer, je sais, c’est exactement ce que je détestais avant. J’adore élever mes enfants, et je fais du bénévolat dans une association à la mairie du village. Mon mari, eh oui, je suis passé devant le maire, est très bricoleur. Il retape la maison, une annexe d’un ancien monastère, et puis c’est aussi un artiste, il peint et je trouve qu’il a du talent. Mais, je parle, je parle. Et toi, alors tu me racontes quoi ? »

En voyant que cela allait prendre un certain temps, je décide de m’installer confortablement dans le canapé. 

– « Si tu as parlé avec maman, tu dois déjà savoir tout de ma vie. Deux grandes bavardes ensemble, et tout est dit. Oui, j’ai suivi mes projets et j’en suis heureuse. Par contre, toi. Mariage, enfants et tenir une maison, c’est plutôt une surprise. Où est la fille folle de moto, de liberté et ne voulant appartenir à personne. »

– « Ne te fâche pas. Raconte un peu ta vie. »

– « Je ne me fâche pas. Ça fait 15 ans que l’on ne s’est pas parlé et tu sais déjà beaucoup de choses sur moi. Je constate que sur ce sujet, tu n’as pas changé, tu causes avec tout le monde sur tout le monde. Mais, ça me fait plaisir d’avoir de tes nouvelles, de savoir que tu vas bien. Tes parents vont-ils bien ? »

– « Eux ! Toujours les mêmes. Si, je n’avais les petits, il y a longtemps que l’on ne se verrait plus. Ils n’ont pas assisté à mon mariage avec Paul et ils ne l’ont toujours pas accepté. Je dois dire que si je me suis marié c’est pour les provoquer aussi. »

– « Pas de changement du côté entente familiale, tu provoques et eux sont dans la répression. »

– « Eh oui. Chez moi c’est la guéguerre et chez toi c’est l’harmonie. Rien ne change. »

Je regarde ma montre en voyant mon mari s’impatienter. Il me fait signe qu’il va se coucher.

– « Tu sais, il se fait tard. »

– « Je sais. Mais, je suis tellement contente de t’entendre que je n’ai pas vu le temps passer. Si tu veux, je te donne mon numéro et on se rappelle très vite. J’ai encore plein d’histoires à te raconter. Est-ce que tu vois encore les copains de la bande ? »

– « Écoute, je te rappellerai. Il faut que je me couche. Demain, je me lève tôt. »

– « D’accord. Alors à bientôt, maintenant que je peux te joindre. »

– « Ok. A bientôt et bonne nuit »

– « Bonne nuit à toi aussi et à ta famille. »

Ouf. Enfin, elle a raccroché. Mais qu’est-ce qu’elle est bavarde. Je suis quand même contente de cet appel surprise. Toujours la même, cette Anne-Martine.

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Copyright photo @annyelleparis

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