« Une odeur d’oignon » suivi de « Rencontre fortuite »

« Le Familier et l’Étrange » – Cet atelier d’écriture, proposé par Valentine Pardo, a permis d’explorer la frontière entre le connu et l’inconnu, entre le familier et l’étrange.

Dans un premier temps d’écriture, les écrivants étaient invités à raconter une scène banale du quotidien et de la faire glisser vers un étrangeté subtile; puis, à écrire un récit où le personnage central retrouve un ami d’enfance, perdu de vue depuis des années. Un récit où il s’agissait d’aborder l’altérité et d’insérer un ou plusieurs dialogues.

À suivre les récits de Jean-François.

Une odeur d’oignon

En ce matin de fin d’octobre, je me réveille de bonne heure et me prépare un petit-déjeuner varié : café, brioche, confiture, miel, œuf. J’ai bien dormi et j’ai faim. Assis à la table de la cuisine, je perçois quelques lumières célestes persistantes. La journée sera belle, me dis-je.

Repus, je vais à la salle de bain. Quand je ressors, le ciel clair et bleu me motive à une balade en forêt. Je range donc l’appartement rapidement, passe l’aspirateur et dès que le soleil apparaît et distille un peu de chaleur, je sors et pars dans les bois.

L’automne est bien là. Les feuilles sont dans une grande mesure tombées. J’aime marcher dans ces allées en cette saison. Entre les couleurs, orange, marron, vert rouge, la nature me surprend toujours. J’apprécie tout autant les bruits, l’odeur d’humus, la terre mouillée, les traces laissées par les animaux. Entre ces arbres et ces feuilles, tous mes sens sont en éveil : la vue, l’ouïe, l’odorat ; je vis cette nature.

Au détour d’une clairière, une odeur me prend au nez. Qu’est-ce donc ? Une odeur de cuisine ? Comment est-ce possible une telle odeur en ces lieux ? J’essaie d’imaginer ce que je sens, d’analyser, j’appelle mes souvenirs, plonge dans la mémoire… On dirait un confit d’oignon. Étrange en plein milieu des bois. Sont-ce des champignons ? Une cuisine de quelqu’un quelque part ? Où ? Peut-être tout simplement mon imagination et déjà l’heure du retour qui s’annonce.

Rencontre fortuite

Emmanuel, en cette fin de printemps, arpente le boulevard Saint-Michel. Il a déjà couvert deux allers-retours de la place Saint-Michel au jardin du Luxembourg. Il déambule, regarde un peu les vitrines et observe les promeneurs jeunes et moins jeunes étrangers ou pas, s’attarde un peu plus sur les jeunes femmes et leurs épaules dénudées avec les premières chaleurs.

Il commence sa troisième montée du boulevard et vers 11h30, il se pose au croisement du boulevard Saint-Germain. Là, il patiente, il adore voir cette foule bigarrée et compacte dans un va-et-vient qui cesse à chaque changement de la couleur des feux de circulation. Il croise quelques regards froids et austères.

Emmanuel continue d’observer les flots constants et s’interroge. Pourquoi est-il là ? Que cherche-t-il ? Il se sent seul au milieu de cette foule. Il y a un peu plus de dix ans, il avait débarqué dans ce quartier pour ses études, puis la vie avait construit son chemin et il revenait pour de nouveaux pas dans cette capitale. 

Perdu dans ses pensées, il entend une voix :

− Emmanuel, que fais-tu debout là ? Comment vas-tu ?

Emmanuel se retourne vers cette voix grave qui l’interpelle. Un homme, pas très grand, jean délavé, tee-shirt moulant, fine moustache lui tape sur l’épaule. Surpris, il le reconnaît tout de suite, au premier regard. Max, son camarade de CM1.

− Hé, Max ! Comment vas-tu ? Moi, ça va. Qu’est-ce que tu fais là ?

− Moi, j’habite un peu plus haut, à la rue Soufflot. J’ai une petite chambre. Mais toi,qu’est-ce que tu fais là, appuyé à ce poteau ? 

Max affiche un grand sourire en prononçant cette annonce. Il se revoit à la communale avec Emmanuel à ses côtés.

− Moi, je regarde les gens qui passe, je les vois courir dans tous les sens. Toi par exemple, où tu vas. Et que deviens-tu ?

− Je finis mon internat de médecine. J’étais à la fac ce matin et je m’apprêtais à déjeuner.

Emmanuel ouvre grand les yeux. Il savait son copain bon élève, mais il était épaté de ce parcours.

− Ça a l’air de te surprendre. Viens manger avec moi, on va parler.

Ils se dirigent vers une petite épicerie et continuent leur conversation. Le soleil chauffe de plus en plus.

− Tu te souviens, reprend Emmanuel, nos plaisanteries au sujet de la maîtresse, madame Dondon.

− Oui bien sûr ! Madame Dondon te domptera. Qu’est-ce qu’elle était sévère !

En sortant de l’épicerie, Max a un rictus. 

− Il faudrait qu’on se refasse nos parties de morpions, je vais acheter un cahier et on commencera après déjeuner si t’es dispo. Je vais te montrer ma chambre, rue Soufflot, c’est là qu’on déjeune.

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Crédit photo

Museumsmeile, Bonn (Allemagne) 

Copyright photo @annyelleparis

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