« Le Familier et l’Étrange » – Cet atelier d’écriture, proposé par Valentine Pardo, a permis d’explorer la frontière entre le connu et l’inconnu, entre le familier et l’étrange.
Dans un premier temps d’écriture, les écrivants étaient invités à raconter une scène banale du quotidien et de la faire glisser vers un étrangeté subtile; puis, à écrire un récit où le personnage central retrouve un ami d’enfance, perdu de vue depuis des années. Un récit où il s’agissait d’aborder l’altérité et d’insérer un ou plusieurs dialogues.
À suivre les récits de Laurent.
Ténébreux printemps…
Il revenait du marché et de la grande surface. Il avait ainsi fait ses courses pour la semaine, histoire de ne plus avoir à penser à son approvisionnement pendant quelques jours. Seule concession faite à cette paresse matérielle : il sortirait spécialement de son appartement pour aller acheter… du pain frais.
En ouvrant la porte de chez lui, il eut comme une impression de malaise. Sans pouvoir identifier pourquoi de prime abord : une odeur, un bruit particulier ? Non, il ne savait pas.
En rentrant ses sacs, il passa devant le miroir de l’entrée comme d’habitude. Son visage le surprit : il était pâle et crispé. Comme s’il était saisi de terreur. Pourtant, il ne ressentait aucun symptôme de terreur, comme il avait pu en éprouver au cours de situations extrêmes de son existence.
Soudain, il fut frappé de stupeur. On était au printemps, une belle soirée s’annonçait. D’habitude, à cette heure-là, les oiseaux se réunissaient dans les arbres alentour et chantaient en chœur leur joie de vivre. Mais là, on n’entendait aucun chant. Il n’y avait même aucun son. Ce qui rendait l’atmosphère de la soirée lourde et pesante. Les jours précédents, le soleil se mettait de la partie avec les oiseaux, son coucher, nimbé de rouge, accompagnant leur choral. Mais ce soir-là, la nuit avait succédé au jour sans crier gare.
Une nuit très noire. Et il remarqua que l’on ne voyait aucune lumière. L’obscurité était totale, seulement percée par la pâle lueur de son téléphone portable. Les chiens du voisinage se mirent à hurler à la mort. Pendant ce temps, les feuilles des arbres, calmes, jusque-là, commençaient à s’agiter violemment sous l’effet du vent qui venait de se lever.
Drôle de camarade
Paul était arrivé en retard à cette conférence qu’il attendait depuis des mois. Il s’assit un peu à l’arrière pour ne pas trop se faire remarquer. En balayant la salle, son regard s’arrêta sur le visage d’un homme qui lui rappelait vaguement quelqu’un. L’homme, mal rasé, un peu bouffi, avait un menton anguleux, un nez recourbé, une calvitie prononcée qu’il tentait de dissimuler en plaquant en arrière ses cheveux blonds. Venu pour la conférence, Paul l’oublia très vite pour se concentrer sur les orateurs qui se succédaient à la tribune, plus passionnants les uns que les autres.
Lors d’une interruption de séance, il revit l’homme aperçu à son arrivée. Mais impossible de se rappeler qui il était… Et à nouveau, il l’oublia en écoutant les orateurs, dont le contenu des interventions étaient indispensables pour les travaux de sa thèse. Survint l’heure du déjeuner. L’inconnu, qui s’était assis dans les premiers rangs, se retourna. Et lui aussi le fixa, semblant se demander qui était cette personne au fond de la salle.
Paul se sentait de plus en plus gêné car l’autre continuait à le suivre du regard. Mais le hasard fait parfois bien ou mal les choses : dans la salle du restaurant, ils se retrouvèrent… l’un à côté de l’autre.
« Bonjour », lui dit l’homme pour briser la gêne. « Je m’appelle Jean Quartier. Depuis tout à l’heure, je me suis permis de vous regarder car j’ai l’impression que nous nous sommes connus, il y a très longtemps. Mais je n’arrive pas à me rappeler quand ni où ». « J’ai la même impression », répondit Paul : « Auriez-vous, par hasard, fréquenté l’école à Fermeville ? »
« C’est ça ! », s’exclama Jean. « Vous vous appelez Paul, n’est-ce pas ? Paul Durand ». « Exact. On a été en classe ensemble du CP au CM2, je crois, il y a quelque 30 ans ». « Absolument ! On a notamment eu cette instit qui était complètement cinglée », reprit Jean, passant au tutoiement. « Je m’en rappelle : elle t’avait un jour retenu après l’heure de la sortie car elle te détestait. Elle t’avait fait recopier 100 fois au tableau : ‘ Je serai sage demain !’. Elle avait refusé que tu sortes de la classe avant que ce soit terminé. Le lendemain, tout le monde s’était moqué de toi, car comme tu n’avais pas pu sortir, tu avais pissé dans le seau près du tableau… Folle de rage, elle t’avait donné un coup de pied aux fesses et une gifle devant tout le monde. Qu’est-ce qu’on avait pu rire !»
Paul, lui, n’avait pas du tout envie de rire. Il avait totalement oublié cet épisode et cette humiliation publique. Jean, lui, en riait encore à gorge déployée, totalement ignorant de l’émotion qui s’était emparée de son ancien camarade. Il riait tellement que ses rares cheveux lui tombaient dans les yeux. D’un geste énervé, il les ramenait en arrière tout en continuant à s’esclaffer…
Paul se rappelait très bien de cette enseignante de CM2 qui l’avait pris en grippe dès la rentrée. Elle s’appelait Madame Legrand. Elle n’arrêtait pas de lui faire des réflexions acerbes, de lui faire subir des humiliations. Aujourd’hui, on dirait qu’elle le harcelait. Il se rappelait aussi très bien ses camarades qui se moquaient de lui pour un oui ou pour un non parce qu’il avait un petit frère lourdement handicapé. Ils s’amusaient à imiter les cris que ce dernier poussait dans la rue. Et ils lui hurlaient : « Cherche pas à le cacher : on sait bien que ton frère est un Gogol !». Paul ravalait ses larmes. Il n’osait pas parler de tout cela à ses parents dépassés, trop pris par les soins prodigués au petit handicapé, leurs métiers et leurs multiples activités. Aujourd’hui, ce passé qu’il avait tellement cherché à oublier remontait violemment dans sa mémoire, tel un boomerang.
Jean continuait à égrener ses souvenirs. Paul ne disait plus rien et faisait semblant de l’écouter. Mais son esprit était ailleurs. Il aurait voulu se trouver à mille lieux de là… Soudain, il revint à lui. Jean lui secouait l’épaule. « Et, Paulo, t’es là ? Tu m’écoutes plus ? Oui, je te disais. Faudrait qu’on se revoie. Donne-moi donc ton numéro de portable ». « Une autre fois », répondit Paul en se levant. « Dans 20 ans, peut-être ». Et il partit, abandonnant l’autre, interloqué.
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Crédit photo
Sculpture « Singapore Soul » (détail), Jaume Plansa, 2011, Singapour
Copyright photo @annyelleparis
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