Pour la toute première fois depuis la création de l’association, il y a plus de dix ans, À Mots croisés a proposé, cet automne, une journée d’écriture à ses écrivants : « Quand écriture rime avec architecture ». Annie Lamiral, intervenante, a choisi de l’organiser à Bazoches-sur-Guyonne, près de Montfort-L’Amaury. Le matin, visite guidée et atelier d’écriture à la Maison Louis Carré, conçue par l’architecte Alvar Aalto. L’après-midi s’est déroulée à la Maison Jean Monnet, l’architecte de l’Europe. La visite guidée – assurée par Véronique Recher que nous remercions ici chaleureusement – a permis de nourrir les récits, de croiser l’Histoire avec la fiction.
Dans un premier temps d’écriture, Annie a proposé de rédiger un portrait littéraire ou fictionnel de cet homme discret, mais déterminé.
À suivre les récits de Nicole.
🔹Quelle Europe ?
Quand on a dû voter pour ou contre l’Europe, j’avais pris la peine de lire l’épais dossier sur sa création et son fonctionnement. J’avais été frappée par le fait qu’un des pays membres qui n’était pas d’accord avec une loi votée majoritairement pouvait déposer des recours pour mieux l’adapter à sa propre situation. À la lecture du nombre et de la durée des formalités pour étudier les recours il était clair qu’ils n’avaient pratiquement aucune chance d’aboutir dans des délais raisonnables !
En visitant ta maison, Jean Monnet, je découvre que tu souhaitais, à l’origine, une « Fédération européenne » de pays qui auraient gardé un peu plus de leur propre autonomie et qui auraient œuvré en commun pour des projets faisant l’unanimité. Ce n’est plus tout à fait le cas…
J’ai l’impression que, toi comme moi, nous avons rêvé un peu trop fort !
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Le deuxième temps d’écriture permettait de raconter une rencontre improbable / chaotique / heureuse / surprenante entre deux personnages de différents pays d’Europe.
🔹Forêt Noire
1948 – J’ai six ans. Mes parents m’annoncent que je vais partir en colonie de vacances avec eux « en Allemagne » ! Je n’y comprends plus rien : on va chez les Boches ??? Mes parents ont beau m’expliquer que la guerre est finie, que les Allemands l’ont perdue et que les pays vainqueurs leur imposent d’héberger, chez eux, en « Forêt noire », des jeunes des pays alliés… je n’y comprends toujours rien et j’ai une peur bleue de quitter la France !
Long voyage en train et arrivée dans « la Forêt noire». Le petit village n’a même pas de gare : on descend du train en plein champ et il fait presque nuit… Par contre, on nous installe dans des chalets superbes. Dans le plus grand, qui fait comme un hôtel, la grande salle à manger est toute décorée de têtes d’animaux sauvages comme dans les châteaux ! Il y a même un salon de musique tout couvert de tissu soyeux. Marie-Antoinette aurait dormi dans ce bâtiment avant son entrée en France pour se marier avec Louis XVI.
On m’installe dans une belle chambre avec un grand balcon tout du long, mais, sur le lit, pas de drap, pas de couverture, juste un édredon plein de plumes posé sur un matelas en trois morceaux ! Dans la baignoire de la salle de bain, il y a ce que je prends pour une poignée de téléphone : c’est une poignée de douche !
Finalement, je trouve tout cela pas mal du tout, quand, sur le point de m’endormir, une dame allemande, qui nous a servi le dîner, vient me chercher en me faisant le signe « chut »… Elle me prend par la main et m’emmène, en chemise de nuit, à l’étage du chalet, puis au grenier ! Avec un grand sourire et toujours le doigt sur sa bouche (« chut ») elle m’amène devant une immense armoire… Ça y est : c’est une vraie boche ! Elle va m’enfermer dans l’armoire !!!
Au moment où je tente de lui lâcher la main pour m’enfuir, elle ouvre les battants… Une odeur de pommes m’enveloppe brusquement… et je découvre des pommes de toutes les couleurs bien rangées du haut en bas de l’armoire sur des étagères avec un petit ruban tout du long. « Pomm’ pomm’ » me dit-elle en me montrant deux des plus belles. « Pomm’ pomm’ » répète-t-elle, avec son doigt qui a quitté ses lèvres pour me désigner : c’est pour toi. Elle referme l’armoire : je suis sauvée ! Elle me ramène dans ma chambre avec mes deux pommes bien serrées contre moi, et me fait un petit signe d’au revoir.
J’appris plus tard, par mes parents, qu’elle avait perdu toute sa famille qui s’était opposée très tôt au nazisme. Pendant toute la colonie, elle s’est beaucoup occupée de moi qui avait du mal à suivre les autres enfants plus âgés que moi. Elle avait même demandé à mes parents de l’emmener avec eux en France à la fin du séjour… mais c’était trop tôt encore après la guerre !
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Photo © Life collection / Maison Jean Monnet
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