Pour la toute première fois depuis la création de l’association, il y a plus de dix ans, À Mots croisés a proposé, cet automne, une journée d’écriture à ses écrivants : « Quand écriture rime avec architecture ». Annie Lamiral, intervenante, a choisi de l’organiser à Bazoches-sur-Guyonne, près de Montfort-L’Amaury. Le matin, visite guidée et atelier d’écriture à la Maison Louis Carré, conçue par l’architecte Alvar Aalto. L’après-midi s’est déroulée à la Maison Jean Monnet, l’architecte de l’Europe. La visite guidée – assurée par Véronique Recher que nous remercions ici chaleureusement – a permis de nourrir les récits, de croiser l’Histoire avec la fiction.
Dans un premier temps d’écriture, Annie a proposé de rédiger un portrait littéraire ou fictionnel de cet homme discret, mais déterminé.
À suivre les récits de Dominique.
🔹Jean Monnet au jardin
Je peine à profiter du repos, allongé dans une chaise longue au soleil, dans mon jardin que j’aime arpenter chaque matin.
Je ne suis pas habitué à ne rien faire. Ma vie a été bien remplie, assez pour en faire un livre je crois. Mon esprit, pour s’occuper sans doute, me renvoie des images de la campagne charentaise où j’ai grandi. J’ai tant appris auprès de ce terroir et des miens. Le cognac fut mon tremplin dans le monde des affaires. L’entreprise familiale me permit de voyager, de m’initier au monde du commerce et de la finance, de nouer de multiples relations qui m’auront servi tout au long de ma vie, et d’œuvrer de toutes mes forces à la construction d’une Europe unie. Tout ce chemin parcouru. Qu’adviendra-t-il de cette Europe dont j’ai contribué à poser les bases ? Parviendra-t-elle à rester pacifiée, solidaire ?
Il l’espère si fort, lui pour qui l’Europe ne peut avoir de conscience et de force que dans l’unité.
Perdu dans ses pensées, Jean Monnet déguste le cognac servi sur la table basse puis allume un de ces cigares préféré.
***
Le deuxième temps d’écriture permettait de raconter une rencontre improbable / chaotique / heureuse / surprenante entre deux personnages de différents pays d’Europe.
🔹Forever young
Années 1970. Mme B. œuvrait beaucoup dans les collèges. Elle militait avec énergie pour le rapprochement entre la France et l’Allemagne au sein de son association pour l’amitié franco-allemande et organisait régulièrement des échanges entre élèves des deux pays.
Mes parents ont adhéré immédiatement à cette proposition, à mon grand désarroi. Je n’avais absolument rien contre l’amitié franco-allemande, mais de chez moi, en France ! A 13 ans, la perspective de quitter mes parents ne serait-ce qu’une semaine, qui plus est en pays inconnu, me mettait littéralement en panique. Et puis je n’avais pour bagage que trois années d’allemand. J’étais loin de me considérer comme apte à discourir ou simplement à converser dans cette langue !
Les deux seules phrases que je connaissais par cœur étaient celles scandées par la règle de notre professeure sur son bureau et répétées en cœur par toute la classe : Aus, bei, mit, nach, seit, von, zu ! Durch, für, gegen, um, wieder ! La litanie des prépositions suivies de l’accusatif ou du datif. Je dois reconnaître que cette pédagogie de la répétition a été efficace puisque je m’en souviens encore 50 ans après… De même que la physionomie de Melle Mandion est inaltérable dans mon mémoire, avec sa frange brune aussi droite qu’une règle sur son front, et ses deux seuls tailleurs jaune et orange qu’elle mettait immuablement en alternance tout au long de l’année scolaire.
Mais dans cette histoire franco-allemande, je n’avais pas mon mot à dire et j’ai fini un beau jour par me retrouver sur le quai de la gare avec mon sac de voyage et le cœur gros en bandoulière. Certes avec d’autres élèves du collège, mais infiniment seule.
De son franc accent germanique, Mme B. nous a donné ses dernières consignes avant de monter dans le train couchettes qui allait nous amener à Augsburg : tout d’abord, il fallait absolument éviter de parler de la dernière guerre avec nos hôtes. Ensuite, il ne fallait pas refuser de goûter les plats sous prétexte qu’ils nous paraissaient étranges. Dire plutôt : « Ich will probieren » (je vais essayer).
La première consigne était facile à retenir, moi qui me triturait déjà le cerveau pour savoir quoi raconter à ma correspondante, Inès, et à ses parents. Un cauchemar angoissant qui me tétanisait. J’étais donc loin d’avoir la moindre velléité d’entreprendre une quelconque conversation sur le thème de la deuxième guerre mondiale…
Les premiers jours, je crois avoir usé quasi exclusivement des mots « Guten Morgen », « Ja », « Danke schön », « Bitte schön », et « Gute Nacht » (bonjour, oui, merci, s’il vous plaît, bonne nuit) et avoir mobilisé sans grand succès tous mes neurones linguistiques pour comprendre ce que l’on me disait. Cela ne m’empêchait pas de toujours présenter un visage avenant (niais ?) à mes hôtes et de sourire bêtement.
L’acmé de la honte s’est produit dans la classe de ma correspondante, pendant le cours de français. La professeure avait eu la brillante idée de demander aux deux jeunes Françaises présentes d’écrire un texte au tableau. En jupecourte, mi-bas en nylon remontés jusqu’aux genoux et chaussures compensées à la mode à l’époque, je me suis dirigée vers le tableau comme à l’échafaud, rouge vif et tremblotante, consciente des regards moqueurs des élèves dans mon dos qui devaient détailler ma tenue ridicule. Pourtant, hormis mon style vestimentaire, je n’avais aucune raison de redouter cette épreuve, j’étais bonne en orthographe. Las… Au moment de regagner nos places, ma copine m’a susurré à l’oreille : « Je crois que tu as fait une faute ». Disparaître de la salle de classe m’aurait bien convenu mais je n’avais d’autre solution que de retourner, crânement et cramoisie, à ma table.
Le reste du séjour se déroula à l’avenant. Les parents de ma correspondante étaient de plus en plus crispés, suspendus à mes lèvres, attendant désespérément que je prononce quelques mots d’allemand. L’ambiance était électrique. L’avant-dernier jour, au petit-déjeuner, j’ai sorti d’une seule traite une phrase que j’avais passé une partie de la nuit à fourbir : « Mein Vater sagt, dass er immer jung und schön ist. » (mon père dit qu’il est toujours jeune et beau). Comme soulagés, mes hôtes sont partis dans de grands éclats de rire. Le séjour était sauf. Et ma correspondante a fait beaucoup de progrès en français.
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