« Dans le labyrinthe » suivi de « Petite perle deviendra grande »

Un atelier d’écriture à l’hôpital, pourquoi pas ! Rendez-vous fut pris au Musée de l’Assistance Publique – Hôpitaux de Paris, situé à l’Hôpital Bicêtre au Kremlin-Bicêtre avec Aurélie Prévost, responsable de la médiation culturelle et de la communication.

Après la visite guidée de l’exposition  « À pleines dents », l’atelier d’écriture, « Histoires à croquer », imaginé par Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, a permis aux participants de placer l’hôpital et son musée au centre de leur récit, puis à explorer l’imaginaire personnel et collectif autour des dents.

Bonne lecture des récits de Dominique 🦷

Dans le labyrinthe

J’ai tant attendu dans les salles d’attente, noyée sous un flot d’angoisse, tant arpenté les couloirs, suivi les bandes de couleurs au sol pour trouver mon chemin dans ce dédale. Accueil, radio pédiatrique, urgences, ascenseur, orthopédie, bureau des rendez-vous, écho cardiaque, bloc chirurgical. J’ai tant attendu les diagnostics, comptes rendus, les explications. J’ai posé tant de questions, et il y a en a tant que je n’ai pas posées. J’ai tant supplié que l’on s’y prenne avec douceur avec mon bébé, ma petite fille, mon amour qui de ses grands yeux innocents nous faisait aveuglément confiance. J’ai guetté avec terreur qu’elle ait le bon geste-réflexe aux tests, j’ai tant douté et tant essayé de le cacher. J’ai vu mon père s’y étioler, mutique d’avoir compris quand ma mère faisait semblant de ne pas comprendre. Je l’ai vu titubant, accroché à sa perfusion, les yeux hagards, puis dériver dans les limbes de la morphine. Je l’ai vu exposé au sortir de la chambre froide, puis sortir les pieds devant.

A l’hôpital, j’ai croisé l’indifférence autant que l’humanité. Et ça ne laisse pas indemne. 

Petite perle deviendra grande

Au tout début, je n’existe pas, ou tout du moins on pourrait le croire car je suis invisible, à peine un germe. Puis très doucement je bourgeonne, bien à l’abri dans mon coussin de chair rose tendre. J’y suis bien douillette. Pourtant une force invisible me pousse à en sortir. En écartant délicatement les replis de mon coussin, je grandis, tranquille, jusqu’à finir par chatouiller la gencive. Et dans mon irrépressible énergie pour m’extraire, j’agace, j’irrite, j’enflamme. J’entends alors régulièrement des cris et des pleurs, je sens des objets frotter, appuyer, écraser. Au-dessus de ma tête, la gencive crisse, s’aplatit mais résiste. Qu’il est difficile de percer !

Un jour, enfin, je jaillis. Étonnée, je pointe la tête et prends timidement ma place au milieu de tout ce rose, dans une pâle obscurité et l’humidité générale. Je découvre mon habitat, chaud et accueillant. Et quel accueil ! Dans de fugaces éclats de lumière, on vient m’admirer, s’esbaudir. Perle sertie d’émail immaculé, il semble que je sois un vrai petit bijou qui suscite des compliments extasiés. C’est apparemment un événement d’importance dont je suis la reine. Si je pouvais, je ferai la révérence.

Intriguée par ma présence insolite, une douce masse molle et rose vient régulièrement m’explorer. Elle tourne, me contourne, me caresse. Et plusieurs fois par jour, je prends des bains de liquide blanc, chaud et parfumé, ou bien frais et transparent. Je suis d’une propreté irréprochable. Puis petit-à-petit, d’autres perles éclosent autour de moi. Je vis dans un véritable écrin.

Un jour, cependant, ma tranquillité est perturbée par un léger frémissement. Je ne suis pas inquiète jusqu’à ce qu’il devienne tremblement, grondement. Je me rends à l’évidence, je suis poussée vers l’extérieur, quelque chose veut sortir sous moi. Je m’accroche aux bords, résiste autant que je peux, on me tripote, on me triture, on me tire dessus. Je cède… Ma vie se terminerait-elle ainsi ? Mais non, maline, j’avais planté un autre germe pour me succéder, je l’avais oublié celui-là.

Au fil du temps, je baigne dans des textures variées. Du liquide je passe aux bouillies, puis aux solides, je suis de plus en plus sollicitée, on me met au travail, je cisaille, je coupe, je mâche. Un jour, surprise, je vois débarquer un outil poilu coiffé d’une pâte blanche et parfumée qui me frotte et me récure en tous sens. Cela tombe à pic, je suis anxieuse : quelques grains de fraise coincés contre moi ont le projet de développer un nid de bactéries pour m’attaquer. Ouf, ils battent en retraite. Même le bout de la langue n’était pas arrivé à les déloger. Je suis l’objet de soins quotidiens et bien aise de tant de sollicitude.

Le temps passe ainsi, je m’installe dans une routine somnolente, concentrée sur ma mission, veillant coûte que coûte à mon hygiène. J’espère ne pas avoir à connaître le triste sort de ma voisine qui n’a pas pu reculer devant les assauts successifs de divers instruments de torture : crochet, aiguille, fraise vrombissante, pour au final exhaler son dernier souffle entre les pinces d’un davier…

Je ne sais pas ce qui m’attend mais quand je vois la seule dent, jaune, de guingois et déchaussée qui reste dans la bouche nauséabonde de l’arrière-grand-mère, je frémis d’effroi.

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