Pour cet atelier d’écriture hors les murs, Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, a choisi l’atelier-musée Chana Orloff, Villa Seurat, une maison qui abrite une impressionnante collection de sculptures de l’artiste. Expérimentant toutes sortes de matériaux, terre cuite, bois, bronze, ciment ou plâtre, Chana Orloff s’est imposée contre l’une des plus grandes sculptrices et portraitistes de son siècle.
Après la visite guidée par Liva que nous remercions ici chaleureusement ainsi qu’Ariane Tamir, petite-fille de Chana Orloff et co-conservatrice du musée, Annie Lamiral a invité le petit groupe à observer attentivement les sculptures, à regarder au-delà du corps, à poser des mots sur l’œuvre de leur choix. Puis, dans un autre temps d’écriture à faire dialoguer deux sculptures.
À suivre les récits de Lixia.
Juste une danseuse
De l’extérieur, je semble lisse, juste une danseuse qui s’étire. Gracile, appliquée, svelte, souple, mon corps forme une œuvre d’art aux volutes parfaites, sans aspérité. Une danseuse qui s’étire. Et pourtant, mon chignon au centre de mon crâne n’est pas parfaitement tiré, vagues insolentes à peine domptées. On peut voir les marques de ma sculptrice, la trace de ses doigts qui donne un aspect granuleux à ma chevelure, les griffures dans la nuque, passage d’un de ses instruments. Mes mains se fondent presque avec mes pieds tourmentés. Si vous vous approchez, scrutez mon ventre et ma poitrine, repliés, cachés. Voyez ces aspérités, ma peau comme brûlée. Mon cou se fond avec mes bras, et mon visage, vous ne le voyez pas. Cet intérieur dans lequel je me recroqueville, ce sont mes pensées, certes moins jolies que mes exploits graciles. Mes tumultes intérieurs. Je suis le fruit d’une artiste du XXème siècle qui a côtoyé la beauté et l’horreur, la douceur et la terreur, les années folles et la folie de l’homme. Je ne suis pas juste une danseuse qui s’étire.
L’Ancienne et la Nouvelle
Dans l’atelier de Chana Orloff, en l’absence d’humains, les sculptures prennent vie et sont douées de paroles, ce qui peut parfois mener à des conflits, comme en témoigne cet échange entre Buste, 1915 (B1915) et Portrait d’Ariela, 1968 (P1968)
B1915 : Eh, toi la nouvelle, tu peux arrêter de me fixer pendant que je m’étire ?
P1968 : La nouvelle, la nouvelle, ça fait presque soixante ans que j’existe, quand même !
B1915: Pfff, petite joueuse, j’ai 110 ans et je suis la première née de Chana, son premier succès, son entrée dans le monde de la sculpture, et dans les salons d’art. L’éclaireuse de sa vie de sculptrice.
P1968 : Et moi, sa dernière, la dernière qu’elle a touchée, sculptée, à laquelle elle a réfléchi, à l’hiver de sa vie, l’année même où elle s’est éteinte. Je suis l’épilogue de son histoire de vie.
B1915 : Tu me laisses de marbre…. enfin de ciment. D’ailleurs, savais-tu que…
P1968 : Oui, je sais ! Depuis que je suis née, tu ne cesses de répéter que tu es en ciment, la première de l’histoire de l’art… Même le basset à côté de la fenêtre a compris… Je ne sais même pas pourquoi on a commencé à s’embrouiller…
B1915 : Parce qu’on n’a rien d’autre à faire…
P1968 : Oui, c’est vrai, exister 60 ans dans la même pièce, ça peut entraîner des conflits.
B1915 : Oui ,surtout que nous n’avons rien à envier l’une à l’autre. Nous sommes deux témoins de la vie de Chana.
P1968 : Exactement ! Toi, pleine de sa jeunesse, de sa fougue qui t’étire nonchalamment vers la vie. Encore lisse, au regard perçant, prête à dévorer le monde.
B1915 : Et toi, avec ton regard calme et placide. Un regard qui a vu tous les affres de la vie, du plus beau au plus cruel. A la fois lisse et texturée, tu es pleine de nuances et de sagesse.
P1968 : Nous avons chacune notre place dans cet atelier, et c’est beau, ma sœur, que nous puissions passer le restant de nos jours côte à côte, dans l’atelier qui nous a vu naître.
B1915 : En effet, nous pouvons continuer d’exister en pleine quiétude dans cet atelier baigné de lumière, entourées des multiples œuvres de Chana. Chacune a le droit d’exister ici, et la beauté de ce lieu réside dans cette diversité de formes, sujets et matériaux issues des mêmes mains et cerveau.
P1968 : C’est beau. Si je pouvais te prendre dans mes bras, je le ferai… Mais je n’en ai pas !
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