Pour cet atelier d’écriture hors les murs, Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, a choisi l’atelier-musée Chana Orloff, Villa Seurat,une maison qui abrite une impressionnante collection de sculptures de l’artiste. Expérimentant toutes sortes de matériaux, terre cuite, bois, bronze, ciment ou plâtre, Chana Orloff s’est imposée contre l’une des plus grandes sculptrices et portraitistes de son siècle.
Après la visite guidée par Liva que nous remercions ici chaleureusement ainsi qu’Ariane Tamir, petite-fille de Chana Orloff et co-conservatrice du musée, Annie a invité le petit groupe à observer attentivement les sculptures, à regarder « au-delà du corps », à poser des mots, à faire une description sensible de l’œuvre de leur choix, ce que la posture, la matière, le style racontent. Puis, dans un autre temps d’écriture à faire dialoguer deux sculptures.
À suivre les récits d’Amina.
Évocations
Conscience de la beauté. Démonstration. Modernité. Les mains qui s’impriment délicatement dans la chair. Finesse et délicatesse. Étirement du matin ? Les formes se fondent et se confondent. Le tout forme une unité. Première œuvre de la renommée. Une matière difficilement identifiable : bois ? bronze ? Eh ben non, du ciment. Visage carré qui contraste avec la rondeur de la poitrine. Innocence de celle qui ne se croit pas vue. Art nouveau.
Éveil
Le printemps est enfin arrivé ! Quel bonheur de sentir cette douce brise qui parcourt mon corps ! La lumière inonde l’atelier, et je dépose délicatement mon visage sur mon bras droit. Je sens mes ongles s’imprimer légèrement dans ma chair… Nul doute qu’ils laisseront des traces, pour qui voudra bien les voir ! De nombreux visiteurs sont venus m’admirer depuis que Chana m’a créée. Les questions ont fusé, auxquelles je suis si frustrée de ne pouvoir répondre !
Bois ? Bronze ? La voix grave de Chana, qui les interrompt brusquement : « Ciment ! ».
« Art moderne », « art nouveau », « indépendance », « harmonie des formes »… Autant de mots prononcés autour de moi, que j’ai enregistrés dans ma mémoire d’œuvre d’art. Font-ils pour autant mon identité ? J’aimerais leur dire, à tous,que ma créatrice m’a donné naissance pour s’affranchir des règles et des normes en cours. Elle voulait façonner un visage nouveau, dans une matière à nulle autre pareille. Et c’est cette liberté que je ressens et vis à l’intérieur de mon corps, dans cet étirement qui me tire vers le haut, loin de la pesanteur du sol.
Conversation houleuse entre voisins
– Pourquoi me regardes-tu avec ces yeux globuleux ? Tu me fais peur !
– Ce n’est pas de ma faute si j’ai l’air menaçant ! C’est Chana qui l’a voulu ainsi.
– Ton regard perçant comme une flèche pèse sur mon ventre, et je sens mon enfant inquiet bouger dans tous les sens, comme sous l’effet d’une tempête. Qu’as-tu donc fait pour être si hideux ?
– Je suis le résultat de la guerre larvée, du monde terrible que nous préparent les nazis. La rencontre entre l’innocence de la nature avec la technicité pernicieuse de l’humanité qui cherche à se détruire.
– Quel avenir pour mon enfant ? Ce que tu dis, m’effraie. Dois-je craindre pour sa vie ?
– Hélas oui ! L’horreur est comme moi prête à sauter à son visage et à l’anéantir. La beauté n’a pas sa place dans un monde en guerre. Si je reste ainsi figé et menaçant, c’est uniquement parce que je guette le bon moment.
– Je ne te laisserai pas faire de mal à la chair de ma chair ! Dès demain, je demanderai à Chana de nous mettre à l’abri. C’est toi qui n’as pas sa place dans cet atelier qui n’a pas vocation à héberger la mort. Mon enfant vivra et s’épanouira dans un univers fait d’harmonie, de couleurs et de douceur !
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