« Derrière la porte rouge »

Pour cet atelier d’écriture hors les murs, Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, a choisi l’atelier-musée Chana Orloff, Villa Seurat, une maison qui abrite une impressionnante collection de sculptures de l’artiste. Expérimentant toutes sortes de matériaux, terre cuite, bois, bronze, ciment ou plâtre, Chana Orloff s’est imposée contre l’une des plus grandes sculptrices et portraitistes de son siècle.

Après la visite guidée par Liva que nous remercions ici chaleureusement ainsi qu’Ariane Tamir, petite-fille de Chana Orloff et co-conservatrice du musée, Annie a invité le petit groupe à observer attentivement les sculptures, à regarder « au-delà du corps », à poser des mots, à faire une description sensible de l’œuvre de leur choix, ce que la posture, la matière, le style racontent.

À suivre le récit de Muriel.

Derrière la porte rouge

Villa Seurat, une impasse aux maisons sages,  un peu toutes pareilles, exemplaires par leur homogénéité, posées au bord de cette voie pavée sans issue, habitées entre les deux guerres par une ribambelle d’artistes et d’écrivains désargentés et qui ont choisi de se poser par nécessité dans ce quartier campagnard et populaire.

Je pose là mes soucis, car derrière la porte rouge franchie du numéro 7 bis de la villa Seurat, je sais déjà que je vais me ressourcer au gré de l’écriture et que des mots perdus vont advenir. 

Et là, je la découvre à l’entrée, posée sur une selle de sculpture, en-dessous de cette verrière éclairée par des rais de lumière. Elle pourrait passer inaperçue par sa pâleur entre les bustes patinés, le petit chien noir qui la surplombe, la femme tenant, à la main, un éventail à la forme d’une feuille, la sauterelle lugubre et funeste, le visage doré et charmant de rondeur de l’enfant Didi. Marmoréenne, elle refuse pourtant à corps et à cri de rester de marbre, de s’enfermer dans la froideur du silence, la pesanteur de l’indifférence. De ses yeux mi-clos, elle embrasse le monde et cherche à combattre l’adversité. Tout en elle est modeste ; un corsage simple, des cheveux sages à peine frisotés, pas de colifichets, pas de chichis, pas de minauderies. On pourrait la considérer envahie par la mélancolie. Elle serre ses doigts effilés, tente de les masquer aux regards des visiteurs pour ne pas divulguer son inquiétude, son angoisse grandissante. Elle essaye d’apprivoiser sa colère, de combattre les inepties de la vie. Je m’approche du cartel. Cette discrète femme porte un nom célèbre par son époux Otto Rank, un psychanalyste, tout comme elle, renommé traversant le cercle freudien avant d’en avoir été exclu, quittant le vieux monde pour se construire une autre existence. Dans son for intérieur, Beata rêve de liberté face à ce monde ténébreux et son regard impassible garde en silence les traces de ses désillusions.

C’est Chana qui, un jour, a posé son attention sur le visage de cette exilée et a cherché à en faire le portrait. Beata connaît la tendresse de leur relation et désormais elle cherche à sauver sa sculptrice et son petit de la folie antisémite. Beata – échappée aux Etats-Unis – voudrait tant y accueillir sa belle amie qui a pris soin d’elle et a ancré leur amitié dans un bloc de marbre.

« Bien chère Chana,

Je n’arrive pas à tracer ces lignes. Je ne m’endors jamais sans entrevoir ton visage, sans te murmurer combien je crains pour toi. Je te sais pourtant pugnace, vaillante et indocile. Je ne veux pas t’abandonner, ni celui que tu appelles en murmurant mon petit dans ces terres guerrières. Il y a si longtemps, ma belle amie, que je n’ai pas conversé avec toi, traversé la villa Seurat pour partager un thé noir, pour savourer une dinette vite confectionnée pour ne pas gaspiller des heures précieuses. Il y a si longtemps, ma belle amie, que je n’ai pas emmené Didi flâner au parc Montsouris à la lisière du réservoir et de la cité Saint-Yves avec ses logements pour familles nombreuses. Je n’ai rien oublié de nos éclats de rire, de nos tracas et de nos rêveries. Parfois, je m’imagine franchir la rue de la Tombe-Issoire et regarder les nuages s’échapper.

Ce que je dois t’écrire et que je te demande de lire, ce ne sont pas nos souvenirs, c’est notre proposition- car Otto qui m’accueille malgré nos différends, le désire autant que moi. Vous pourriez venir, Chana, avec Didi habiter notre maison solitaire et ouatée. Tu pourrais, ma belle amie, venir vous mettre à l’abri, oublier le tumulte de la guerre, vous protéger de la félonie des hommes, des atrocités, des infamies. Tu saurais reprendre les maillets, les burins, les fers à sculpter et Didi apprendre une autre langue en jouant avec notre fille. Tu pourrais essuyer tes larmes, assécher tes colères et redevenir cette sculptrice généreuse. Surtout n’abandonne jamais la beauté des ventres que tu arrondis avec une infinie douceur, ne néglige pas de glisser un éventail dans la main d’une femme. Continue à créer pour vaincre l’ignominie et rester vivante. N’oublie pas comment tu as gagné par ta fantasque vigueur, ton imaginaire une place appréciable, solide dans ce monde aride de l’art. Tu aurais pu endosser le métier de cousette, de couturière. Tu ne tailles plus dans la soie, tu ne tires plus l’aiguille dans la mousseline mais tu offres au marbre, au bois et même au ciment camoufléen pierre l’étoffe des rêves.

Traverse l’océan, ignore le vieux monde et ses cruautés pour ne pas sombrer, pour ne pas t’échiner, pour gagner en liberté et ne pas mourir asphyxiée.

Je t’embrasse de toute mon amitié.

Beata. »

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