Pour cet atelier d’écriture hors les murs, Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, a choisi l’atelier-musée Chana Orloff, Villa Seurat, une maison qui abrite une impressionnante collection de sculptures de l’artiste. Expérimentant toutes sortes de matériaux, terre cuite, bois, bronze, ciment ou plâtre, Chana Orloff s’est imposée contre l’une des plus grandes sculptrices et portraitistes de son siècle.
Après la visite guidée par Liva que nous remercions ici chaleureusement ainsi qu’Ariane Tamir, petite-fille de Chana Orloff et co-conservatrice du musée, Annie a invité le petit groupe à observer attentivement les sculptures, à regarder « au-delà du corps », à poser des mots, à faire une description sensible de l’œuvre de leur choix, ce que la posture, la matière, le style racontent. Puis, dans un autre temps d’écriture à faire dialoguer deux sculptures.
À suivre les récits de Francine.
Maternité allaitante
Confortablement assise dans un fauteuil, mon enfant au plus près de moi, peau contre peau, tète goulûment mon sein. Des visiteurs ! Mais je n’attendais personne. Ils s’approchent, tournent autour de nous, penchent leur tête à presque nous toucher. Voyons, soyez corrects. Arrêtez de nous regarder, vous ne comprenez pas que c’est un moment à moi avec mon bébé, un moment de pur bonheur et d’intimité. Vos regards scrutateurs me gênent. J’aimerais pouvoir savourer cet allaitement pendant des années, des siècles. Mais ! Suis-je bête ! L’artiste m’a sculptée depuis plus de cinquante ans. J’ai le droit de jouir éternellement de ce merveilleux temps d’amour. Et vous, de m’admirer tout votre loisir, de me photographier sous tous les angles et de me décrire à vos amis. C’est ma vie, ma vie de sculpture de Chana Orloff.
Discussion entre sculptures
La petite chaise reçoit le fessier rondouillard de Monsieur Widhopff, statue faite de plâtre peint en noir. Au milieu de la pièce, entouré des autres sculptures, il trône. Son regard s’arrête sur l’homme en face de lui.
– « Bonjour, mon cher, comment allez-vous aujourd’hui. »
– « Très bien, mon ami, je peux vous considérer comme mon ami, depuis le temps que nous nous faisons face. »
– « Bien sûr ! Cela fait longtemps que je vous observe et que je me pose une question à votre sujet. Mais, je ne voudrais pas être indiscret. »
– « Mais non, mais non. Il n’y a pas de gêne à avoir entre nous, nous partageons déjà beaucoup. Allez-y, posez votre question. Comme vous le dites si bien, nous nous côtoyons depuis pas mal de temps et ici, nous n’avons pas réellement d’intimité. »
– « Bien ! Oh ! Est-ce vraiment une question à vous poser. C’est quand même délicat. »
– « Allez ! Allez ! Ne faites pas de manières, je n’ai rien à cacher. »
– « Bon ! Je voudrais savoir quel est votre tabac. Oui, que fumez-vous dans votre pipe ? Je suis désolé d’une telle incongruité de ma part. »
– « Vous rigolez. J’espère que son odeur ne vous dérange pas. Pour répondre à votre question, c’est du tabac turc, que je trouve sur les grands boulevards. Ça fait plusieurs années que je bourre ma pipe avec et que je l’apprécie. Et vous, que brûlez-vous ? »
– « Moi, j’aime bien ce mélange de tabac anglais, le Wellauer Latakia. Je l’affectionne tout particulièrement. Vous devriez l’essayer. »
– « Oui, pourquoi pas, c’est bien aussi le changement. Enfin, on le rêve, le changement. Je n’ai même pas de jambes pour marcher vers vous. »
Laisser un commentaire