Pour ce nouvel atelier d’écriture « Réminiscences », Valentine Pardo @Laphilosopheuse sur Instagram, a proposé de réinventer, réexplorer, donner une voix à nos souvenirs, qu’ils soient vrais ou faux.
Premier temps d’écriture, raconter un souvenir sensoriel, une « madeleine » à l’instar de Proust.
À suivre le récit de Carmen.
Le manteau
Débarrasser un appartement n’a rien d’une tâche plaisante, bien au contraire. À de nombreuses reprises, tu l’as déjà fait. Chaque fois, la même histoire qui répète entre ce que tu choisis de garder et ce que tu jettes, et choisir c’est renoncer.
Mais aujourd’hui, le choix tu ne l’as pas. Tu es venue pour vider, juste vider, rien que vider le décor de tes vingt premières années. Tu n’as pas d’autres options. Par où démarrer l’entreprise? Avec ton sac poubelle, tu te demandes bien comment tu vas pouvoir aller au bout de cette pénible corvée.Te voilà seule, face à face avec toi-même, sans possibilité d’échapper à un incessant flot de souvenirs. Et ces souvenirs, tu n’y pensais jamais quand tu venais rendre visite à ta mère. Maintenant, tout respire un temps mort et enterré, et tu sembles tout voir pour la première fois. Curieuse sensation d’entrer chez quelqu’un sans lui demander sa permission et le silence de l’appartement rend l’opération pesante. Je te sens mal à l’aise, je peux t’entendre soupirer bruyamment. Mets un peu de musique, tu verras que cela va te donner du cœur à l’ouvrage. Et dépêche-toi donc, car sinon tu n’es pas rendue. Tu veux commencer par la chambre ? Pourquoi pas, il faut bien démarrer quelque part après tout.
La pièce est plutôt grande mais tellement encombrée. Un lit double, deux tables de chevets, une armoire à trois pans avec un miroir central et un placard intégré. L’armoire grince toujours. C’est comme ça que ta mère savait que tu allais y fouiner. Je suis sûre que tu voudrais l’entendre râler après toi. Mais non, rien. Toujours cette lourdeur dans l’air. A l’intérieur, tout un fouillis mais un fouillis bien ordonné. Ta mère cultivait l’art de tout garder, on ne sait jamais, ça peut servir un jour. Au final, tout est là comme au premier jour et c’est à toi de faire le vide.
Il y a des boîtes à chaussures qui contiennent pêle-mêle, photos, petits bibelots, bimbeloteries entassés au fil des ans. Il y a des choses que tu ne connaissais pas et d’autres que tu connais depuis des lustres. Dire que tout ça va terminer dans un sac noir de cent litres et direction le local poubelle.
Au tour de la penderie. Pulls, chemisiers, jupes, robes, vestes et un manteau. Son seul manteau, celui que ta mère ne mettait que pour les grandes occasions. La messe dominicale, les cérémonies familiales et chaque fois qu’elle voulait se montrer bien apprêtée. Pauvre peut-être, négligée jamais.
C’est un manteau de laine, bleu, pas trop clair, pas trop foncé, bouloché et un peu élimé aux manches avec un col de fausse fourrure, imitation vison, parce que le vrai c’est réservé aux riches. Mais pas très mode surtout quand tu comparais avec les mamans de tes copines.
En une fraction de seconde, tu es transportée dans le passé, quand ta mère le revêtait comme on revêt un habit d’exception et quand ton père lui aussi mettait son costume du dimanche. Te voilà tout d’un coup bien encombrée par ce souvenir émouvant et tes mains tremblent. Touche le col, rappelle-toi sa douceur, toi qui aimais le faire en cachette pour ne pas te faire disputer. Porte- le à ton visage et respire le parfum de ta mère qui l’imprègne encore. C’est fou car cette fragrance, tu la détestais et, ce matin, tu te surprends à l’aimer.
Tu voudrais que ta mère soit encore là, mais tu le sais mieux que personne, jamais plus elle ne le mettra ce manteau. Alors, tes larmes coulent sur le précieux vêtement, le chagrin t’envahit. Comme il est difficile de faire table rase d’une partie de sa vie, on a beau le savoir, il n’empêche que la douleur s’installe.
C’est décidé, tu vas le garder ce manteau. Après tout, tu as de la place chez toi, tu verras plus tard ce que tu en feras. En attendant, je ne te sens pas prête à t’en défaire, tu as peur de le regretter amèrement. Je peux faire une suggestion? Essaye-le. Oui, tu m’as bien entendu, vas-y, n’aies pas peur, personne ne te dira rien. Ah ! il te va bien, tu sais. Sur tes épaules, tu portes tout ce que tu as aimé, détesté, fantasmé. Désormais, c’est TON manteau.
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