« La vérité au bout des doigts » 

Pour ce nouvel atelier d’écriture « Réminiscences », Valentine Pardo @Laphilosopheuse sur Instagram, a proposé de réinventer, réexplorer, donner une voix à nos souvenirs, qu’ils soient vrais ou faux.

Deuxième temps d’écriture : le personnage retrouve une photo où il apparaît enfant, mais il ne se souvient ni du lieu, ni de la personne, ni de l’animal ou de l’objet. Quelque chose cloche… Le personnage doute. 

À suivre le récit d’Annie.

La vérité au bout des doigts 

Un jour, l’envie me prit d’en savoir plus sur un pan de mon histoire, de mon enfance, un sujet tabou dans le cercle familial. Je savais juste que tout le monde s’accordait à dire que j’étais un enfant fragile depuis que j’avais été enlevé à l’âge de six ans en rentrant de la communale. Moi, je n’avais aucun souvenir de cet événement. 

On m’avait raconté qu’au bout d’une semaine, mes parents avaient finalement payé la rançon. Cinq cent mille francs ! Affaire rapidement classée. À l’époque, mes parents ne voulurent pas porter plainte. Aujourd’hui, mes parents sont décédés sans jamais avoir partagé avec moi cette histoire. Mais, internet, lui, est là. Une chance, MA chance. Lui seul peut me faciliter le passage de l’autre côté du miroir. 

J’ai trente ans, c’est mon anniversaire. Je m’assieds à mon bureau et ouvre mon ordinateur. Ce soir, je crève l’abcès. Dans la barre de recherche, je saisis mon nom de famille, celui de mon ancien village, suivis de l’année… 1958. Quelques dizaines de coupures de presse s’affichent. Pris par une envie dévorante d’en savoir toujours plus, je clique et reclique. Le géant internet vomit mon histoire. Des interviews. Des témoignages. Des rapports d’analyses. Je lis que l’entreprise automobile où travaillait mon père s’était mobilisée pour créer une cagnotte. Même le directeur avait fait un don exceptionnel de 250 000  francs. Une semaine de collecte de dons de ses collègues et des habitants de notre village. Une semaine de suspense et de tergiversations. Une semaine où la France entière étaittenue en haleine par les journalistes de tous bords. 

Je ne sais combien de temps j’ai passé à lire, à essayer de comprendre, à distinguer le vrai du faux, à cerner les faits et à éliminer la romance. Mes doigts brûlaient de curiosité alors que mon esprit s’illuminait. J’étais en surchauffe. Fièvreux. Mon cœur battait à 300 à l’heure ! Je sentais que j’allais bientôt sortir d’un interminable tunnel ! Bingo ! La une du numéro spécial de Paris Match s’afficha à l’écran. Elle transperçait mes yeux. C’était LA photo que les ravisseurs avaient envoyée à mes parents pour le chantage. C’était bien moi, petit blondinet au regard bleu, bien coiffé avec une raie à gauche. J’étais assis sur une chaise en Formica avec mon nounours brun sur les genoux. Je portais ma blouse grise. Entre les mains, je tenais ma petite ardoise d’écolier où était écrit, à la craie, avec une belle faute d’orthographe : «ILS VEULE ME TUER »! 

Je zoome. À droite. À gauche. En haut. En bas. Je voudrais crever l’écran. Mais, où a été prise cette photo ? Cette horloge au mur, je m’en souviens bien… C’est la même que celle que nous avions de la cuisine. En bas de la photo, je découvre un transistor à antenne télescopique. Un Visseaux recouvert de skaï orange avec un disque affichant les fréquences, les petites ondes et les grandes ondes. Étrange… Il ressemble comme deux gouttes d’eau à celui de mes parents. En même temps, je réalise que tout le monde à l’époque achetait plus ou moins les mêmes choses ! Pour autant, tout cela m’intrigue, me chiffonne. En regardant l’horloge, je vois qu’elle affiche 5 heures. Dans la bouche, me remonte le goût de la tartine accompagnée d’une barre de chocolat Kohler. Bizarre, bizarre ! 

C’est alors que je décide d’aller au grenier, fouiller une grande malle, héritée de mes parents. Je ne l’ai jamais ouverte. À quoi bon me disais-je regarder toutes ces vieilleries ? À quoi bon remuer le passé ? Mais, aujourd’hui, je ne veux plus l’oublier, je suis à la recherche de MON passé. Je sens que je vais y trouver la clé de mon mal-être… j’avoue n’avoir jamais aimé mes parents, sans trop savoir pourquoi. 

Empilés sous un costume noir et la robe de mariée de ma mère, des livres, des albums, des registres de comptes. Il faut dire que quand j’étais petit, mon père, contremaître à l’usine, gagnait à peine 400 francs par mois et surveillait chaque dépense de ma mère. Il les notait minutieusement au centime près : pain, pelotes de laine, coupons de tissus, chaussures, ressemelages… Curieusement, les comptes s’arrêtent après le 5 octobre 1958. Je réalise que c’est la date où j’ai été rendu à mes parents. C’est aussi la date où nous avons quitté Sochaux pour aller en Bretagne. Mes parents disaient que l’air iodé me ferait du bien après toutes ces émotions. 

On habitait une superbe maison bretonne face à la mer. Papa ne travaillait plus. Il passait ses journées au café du coin. D’un coup, je réalise que le puzzle est complet. Et, si mes parents avaient mis en scène mon enlèvement ? Et si l’argent de la rançon collecté par le directeur de l’entreprise, les ouvriers, la population locale avait tout simplement servi à les enrichir ? Et, si, toute cette histoire abracadabrantesque d’enlèvement était un pur fake ? Quoi faire, maintenant ? 

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