Pour ce nouvel atelier Découverte, Valentine Pardo, @Laphilosopheuse sur Instagram, a choisi d’inviter à l’écriture sur la fenêtre, un objet omniprésent dans la littérature et le cinéma.
L’atelier a été ponctué de plusieurs temps d’écriture. Un personnage imagine la vie d’un voisin (il est observateur et inventeur). Puis, un temps long d’écriture a permis d’imaginer trois vies observées à trois fenêtres différentes. Un bruit les traverse et les relie.
À suivre les récits de Dominique !
L’Entracte
Dans la froidure et le vent de janvier, je tape des pieds sur le trottoir encore givré. Le bonnet au ras des sourcils et le nez enfoui dans mon écharpe, les poings serrés au plus profond de mes poches, j’attends le bus. La patience n’est pas mon fort. Alors imperceptiblement, je fais un pas de côté, je m’échappe du brouhaha de la ville. Mon regard se met à flotter, puis se fixe sur un point, mes paupières ne cillent plus. Je suis là. Sans y être.
Tout est flou autour de moi, excepté la vitre du bar en face. Bien au chaud, une jeune femme est penchée sur un livre – un pavé – elle a l’air concentré et les sourcils froncés, un pli vertical très marqué au milieu du front. Comment s’appelle-t-elle ? On va dire Madeleine.
Quelque chose en elle m’intrigue. Avec son grand et large front, son épaisse chevelure désordonnée au sommet, sa tête semble trop grosse pour son corps. Son visage me paraît masculin. Et n’est-ce pas l’ombre d’une moustache que je distingue sous son nez long et pointu ? Elle se tient droite comme un i sur son siège, le buste rigoureusement calé de toute sa largeur contre le dossier, les épaules légèrement en arrière. La taille est fine sous une plantureuse poitrine qui, bizarrement, semble être dure comme le marbre, sanglée dans un soutien-gorge à armatures sur lequel on se casserait les doigts. Rien ne saurait bouger de ce côté-là.
En revanche, la mobilité de son regard dément la rigidité du corps. Le moindre déplacement autour d’elle lui fait lever les yeux de son livre. Pas d’inquiétude ni de peur dans ce regard, non, plutôt une envie de contact. Un coup d’œil qui dit « je lis mais je suis bien là, présente, disponible, vous pouvez me parler ». D’ailleurs pourquoi serait-elle là, seule dans ce bar devant sa tasse de café vide, son livre ostensiblement posé devant elle – car pas question de paraître inoccupée ni dans l’attente – si sa solitude ne la prenait pas à la gorge ?
Je me représente le reste du peu de clientèle : un groupe de papys au comptoir qui discutent à voix forte des résultats du tiercé, les gérants du bar – un vieux couple gay un peu triste –, une habituée fardée de couleurs vives qui lance sa commande du fond de la salle « un chocolat bien chaud ! » Et j’imagine la déception de Madeleine… Il y a bien un gars de son âge derrière elle, un jeune barbu propre sur lui. Seulement, il a un casque collé sur les oreilles, les yeux et les doigts rivés à son ordinateur… Ils auraient pu faire connaissance, avoir une conversation, mais il a déjà trois de ses cinq sens bien occupés. « L’Entracte » n’était peut-être pas le bistrot idéal pour faire des rencontres. Pas aujourd’hui en tout cas, pas à cette heure. J’imagine que Madeleine reviendra, ici ou dans un autre lieu plus propice aux rencontres.
Mince, j’ai raté mon bus…
Entre chien et loup
C’est un village de la campagne creusoise. Au milieu serpente une petite route paisible, entre murets de pierre et vieilles granges. Les vaches mâchonnent mollement dans les champs, les oiseaux se pelotonnent dans leur nid, les pépiements s’éteignent. La nuit arrive à pas de loup.
C’est l’heure que Suzanne redoute. Il ne fait plus tout-à-fait jour et pas complètement nuit, bientôt tout sera noir autour de chez elle. C’est à cet instant, entre chien et loup, que le moindre mouvement, le moindre bruit à l’extérieur l’inquiète. Tenez, la forêt de sapins derrière sa maison, elle lui fiche une peur bleue. Elle est si dense que même en plein jour elle ne laisse pénétrer aucun rayon de lumière. Alors la nuit, pensez donc, Dieu seul sait ce qu’il s’y cache !
Marcel lui aurait dit une fois de plus d’arrêter sa machine à sombres histoires, de se détendre. Qu’est-ce qu’il s’était moqué d’elle quand un soir elle avait pris le voisin et son dogue allemand pour une bête sauvage sortant de la forêt ! Quelle idée d’avoir un tel chien aussi. Mais Marcel n’est plus là pour la rassurer. Elle a toujours été sur le qui-vive Suzanne, c’est plus fort qu’elle.
Un léger bourdonnement se fait entendre. Suzanne tend l’oreille, aux aguets. Est-ce un effet de son audition déclinante ou un bruit réel ? Non, ce n’est pas une illusion auditive, le bourdonnement enfle, régulier, il se rapproche, devient vrombissement. A la fenêtre, Suzanne distingue des phares qui apparaissent et disparaissent au gré des virages. Une image l’assaillit aussitôt. Sa respiration s’accélère, elle essuie ses mains moites sur son tablier. Dans un rugissement féroce, elle voit des engins métalliques surgir et défiler à toute allure sur la route. Des motos. Suzanne s’assoit à la table de la cuisine et essaie de reprendre son souffle. Tout de même, après toutes ces années, elle ne devrait plus avoir ce genre de réaction disproportionnée, se gourmande-t-elle. Pourtant l’image est bien là, toujours vivace.
Elle se revoit jeune fille, toute gaie dans sa nouvelle robe en vichy bleu, rentrant d’un pas sûr et délié chez elle quand un bruit assourdissant de pétarades la surprit. Une horde de motos – peut-être quatre ou cinq en réalité – s’arrêta à sa hauteur puis l’entoura. Aux guidons, une bande de blousons noirs aux mines excitées. Suzanne fut instantanément terrorisée. Sourires goguenards en coin, ils se mirent tous à l’apostropher, la bousculer. Deux gars quittèrent même leur engin pour la prendre par la taille, lui susurrer des invites à l’oreille. Dans un réflexe de survie, avant que la panique ne la tétanise complètement, elle fonça de toutes ses forces hors du cercle et courut comme une dératée jusqu’à chez elle, une peur viscérale collée au ventre. Les ricanements de ces idiots désœuvrés la poursuivirent même une fois claquée la porte d’entrée, les jambes subitement flageolantes et le souffle court. Suzanne eut le sentiment d’avoir échappé à un grave danger. La peur de sa vie.
Dans la maison en face de celle de Suzanne, Michel, lui, voit arriver le crépuscule avec sérénité. Il adore ce moment où la vie se calme, ce temps suspendu avant l’obscurité. Cela apaise son tempérament nerveux. Confortablement installé dans son fauteuil en cuir, un verre de gin tonic posé sur la table basse, il contemple les pastels du coucher de soleil à travers la baie vitrée et goûte le silence.
Un doux murmure, lointain, indéfinissable, parvient à ses oreilles. Ce ronronnement éveille quelque chose de familier en lui, mais quoi au juste ? Le son est constant et prend de l’ampleur là-bas au bout de la route. C’est devenu un bourdonnement persistant qui attise sa curiosité. Si c’est bien ce qu’il croit, il va se régaler. Le rugissement approche, des phares trouent le paysage. Laurent est prêt, posté à la fenêtre, il va les identifier toutes ces motos qui passent au ralenti dans le virage ! Enfin, il l’espère, car les modèles se sont bien diversifiés depuis ses 20 ans.
Qu’est-ce qu’elle était belle sa Motobécane d’occasion, payée avec ses premiers salaires ! Heureusement qu’il vivait encore chez papa-maman. Une Z22C, monocylindre 4 temps, 175 cm3, réservoir rutilant en tôle d’acier, deux selles montées sur ressorts en guise de sièges. Il n’était pas peu fier de se faire photographier à son guidon, l’air conquérant. A lui la liberté, la route, la vitesse, les virages successifs pris de plus en plus penché vers le bitume ! A lui les aventures mécaniques avec les copains ! L’équipement était rudimentaire à l’époque : des bottes, un blouson, en cuir si c’était possible sinon on mettait des épaisseurs de papier journal en dessous pour se protéger un peu plus du vent froid, un casque si on voulait.
Et puis Simone sur la selle arrière, sa petite beauté à la peau douce, effrayée par la vitesse de l’engin, qui s’accrochait à sa taille pour ne pas s’envoler. A 100 km/h sur les routes, elle lui disait qu’elle manquait d’air ! Michel en rigole encore, attendri. Il l’avait même emmenée camper en montagne pendant leurs vacances d’été. D’ailleurs Michel se demande si ce n’est pas dès ce moment-là que leur fille a attrapé le virus. A peine une graine et déjà à califourchon sur une bécane.
Logée à l’autre bout du village, Sophie se prélasse à plat ventre sur son lit en feuilletant négligemment une revue. C’est bientôt l’heure du dîner, son estomac crie famine. Elle s’étire, le fumet qui s’échappe de la cuisine ravit ses papilles. Ça ne serait pas de la blanquette de veau qui mitonne ? Il est plus que temps de descendre s’attabler.
Le silence de la maison est à peine troublé par un aboiement. Apollon, l’énorme chien du voisin, doit lui aussi réclamer de quoi se mettre sous les crocs. A moins qu’il s’inquiète du grondement qui déferle tout-à-coup sur la route ? Sophie reconnaît ce bruit sourd : des motos approchent, des grosses cylindrées. Ce qu’elle voit le nez collé à la fenêtre lui donne raison : de gros flat-twin BM, des Ducati, des Triumph. Des motos équipées des dernières innovations techniques : poignées et selle chauffantes, GPS, casque audio connecté au téléphone, caméra embarquée … Des motos de retraités aisés, très aisés, qui se retrouvent pour des balades ou des road trips à l’étranger.
Rien à voir avec ses souvenirs de jeunesse. Elle, c’étaient les courses de motos cross qui la faisaient frémir. Toute une ambiance. Elle se revoit avec son copain prendre la voiture au petit matin jusqu’au lieu de la compétition, la moto solidement sanglée sur la remorque de la Simca 1100. Une fois arrivés, Sophie aidait le pilote de son cœur à s’harnacher pour la course, casque, protections diverses sur les genoux, les épaules. Tout cet équipement lui donnait une allure de footballeur américain. Et puis c’était parti, le son strident des moteurs deux temps très énervés sur la ligne de départ, la grille qui se baisse, la ruée « poignée dans le coin » dans une cacophonie aussi assourdissante qu’une centaine d’essaims d’abeilles se ruant sur le terrain.
C’était à celui qui prendrait le virage le plus à la corde, jambe tendue, qui ferait le plus beau saut en l’air au sommet de la côte, si possible en tournant le guidon et en se déhanchant, ou bien les plus audacieuses roues arrière. Les épreuves s’enchaînaient, souvent dans la boue. D’ailleurs c’était là le plus rigolo, ça promettait les plus belles glissades et les plus belles gamelles. Parmi les supporters au bord de la piste, Sophie s’égosillait pour soutenir son chéri. C’était ça l’ambiance d’une course de moto cross. Rien de cosy ! Du bruit, de la boue, de la sueur, de la rivalité, des cris, et puis la fierté de voir son mec gagner une manche et l’entendre crâner : « T’as vu, j’ai gratté une Yam ».
De retour en ville, ils se devaient d’accomplir un dernier geste héroïque : descendre la rue commerçante en voiture et ainsi inhiber la moto, maculée de boue mais triomphante sur sa remorque. Bien sûr, à l’intérieur de la Simca, il était convenu de conserver une attitude détachée et pétrie d’humilité…
Au milieu du village serpente une petite route paisible, entre murets de pierre et vieilles granges. Les vaches mâchonnent toujours mollement dans les champs, les oiseaux dorment, les chauves-souris ont pris la relève. La nuit a jeté son manteau noir sur les souvenirs de Suzanne, Michel, Sophie et les autres.
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