Pour ce nouvel atelier Découverte, Valentine Pardo, @Laphilosopheuse sur Instagram, a choisi d’inviter à l’écriture sur la fenêtre, un objet omniprésent dans la littérature et le cinéma.
Le temps long d’écriture a permis d’imaginer trois vies observées à trois fenêtres différentes. Un bruit les traverse et les relie.
À suivre le récit de Muriel.
L’empreinte de la neige
Fenêtres – côté cour pavée – une accalmie entre frêle pluie et petite neige.
Un rouge-gorge égaré demande refuge.
Un chat malingre glisse dans le silence.
Un arbre sans fleur, des chaises abandonnées.
Des enfants s’éclaboussant d’éclats de boules dans la blancheur de la cité.
Des rires sous la porte cochère.
Un tumulte lumineux.
Une vie interrompue par la lourdeur du ciel.
Et le petit garçon du troisième étage écrase son nez sur un carreau de la fenêtre du côté de la cour désertée. Les yeux écarquillés, il s’amuse à souffler un air tiède du bout de ses lèvres et à tracer du bout des doigts des nuages de buée. Il esquisse des lettres invisibles ; il croque des signes illisibles ; il calligraphie les lettres de son nom jusqu’à s’en étourdir sur la vitre opaque. Il griffonne le chien de Marguerite, la doyenne octogénaire, du dernier étage. L’immeuble ne bouge plus, une clarté inhabituelle traverse les couloirs.
Il sait Joseph, malgré la rudesse du temps, parti à l’usine, le joueur de violon, taciturne, tapi derrière ses épais rideaux de velours vert. Il voudrait tant garder la trace de cet hiver, l’empreinte des flocons qu’il demeure perché et regarde sur un tabouret glisser les heures. Il fait un temps de frêle pluie et de petite neige, d’écoulement du temps. Enfermé dans cette solitude, claquemuré, il s’essaye à rêver. Il entrebâille la fenêtre et attrape des gouttes neigeuses dans le carré de ciel dégagé entre les bâtiments, serrés, aux murs lézardés et aux occupants aux corps fatigués. Il s’imagine courir, virevolter sur les pavés. La concierge scrute la façade. Étonnée de la présence de ce garçonnet qu’elle considère docile et qui échappe à l’école… La petite neige cesse de fondre. Et le petit garçon, solitaire, négligé par les grands, brise la monotonie en jetant des boules de sortilèges sur les passants, se crée un monde imaginaire de monts et merveilles, d’étonnement, de pansement des blessures.
Madame Léonie, la concierge du 47, rue Oberkampf, chasse la neige à coup de balai et de mauvaise humeur. Le travail rude suffit pour ne pas en plus s’user à chasser le frimas. Elle maugrée contre cet enfant calfeutré au regard étrange qui la dévisage. Elle s’ébroue et cherche à voir si la vieille Marguerite – dont elle sort parfois le teckel fantomatique- montre des signes de vie derrière la fenêtre du sixième étage. Madame Léonie regarde si du linge a été étendu malgré l’interdiction posée par le règlement intérieur. Tout est permis à la doyenne de l’immeuble et aucun voisin même grincheux ou scrupuleux ne viendra rappeler les règles de vie en société. La concierge, les bras ballants, maugrée contre les enfants agglutinés sous la porte cochère avant de partir à la communale, les sans-travail cloîtrés dans des deux-pièces exigus. Madame Léonie ne les apprécie pas ces fainéants, elle qui ne cesse d’arpenter les couloirs, de distribuer lettres et journaux, de rendre des menus services, d’encaisser les loyers. Elle n’estime de ceux qui ne sortent jamais que le violoniste. Elle garde pour cet homme de musique une forme de tendresse teintée de respect. Depuis des lustres, il n’a jamais joué dans un orchestre et d’ailleurs aucun chef ne chercherait à le recruter. Dans son appartement de plain-pied, les volets souvent fermés pour se protéger des passants honnêtes, il révise des partitions, égrène des notes et se souvient des heures de gloire. Madame Léonie tolère ces brèves matinées musicales et personne ne se plaint de ce bruit nasillard qui file et vagabonde dans la cour.
Et le garçonnet du troisième, fils unique de parents désargentés, ne s’ennuie pas ce jour de neige, car il attrape des flocons. Petit Pierre souffle dans des bulles imaginaires. Les jours viennent et passent et la morosité envahit l’enfant. Mais, il ne bâille pas, ce jour neigeux, aux corneilles, ces oiseaux noirs qui se battent contre la blancheur.
Le musicien s’étonne, saisit son instrument de musique, l’enlace avec une complicité retrouvée, ouvre sa fenêtre. Les cordes vibrent ; il ne cherche aucun prestige. Un petit bonheur l’habite. Il ouvre la fenêtre et la musique grimpe à travers les étages jusqu’à chez Madame Marguerite. Apaisée par tant de beauté, elle caresse le teckel, chantonne, tire le rideau défraîchi. La blancheur éclaire le carrelage craquelé, les murs fissurés. Elle aussi regarde les toits blanchir. Madame Léonie écoute avec ravissement. Petit Pierre ne s’ennuie pas. Marguerite vagabonde dans ses souvenirs.
C’était jour de neige et de fête au 47, rue Oberkampf, un jour de défi à la tristesse et à la mélancolie.
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