La Joie

C’est en plein cœur de Bagneux, au Boudoir Masséna, qu’Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, a proposé un atelier d’écriture hors les murs : « Que d’émotions dans le boudoir ».

Pour Laurent, ce boudoir est « un lieu étonnant, hors du temps. Un morceau de campagne en pleine ville, où le visiteur est accueilli par des moutons et des poules…

Le boudoir, magnifiquement « peint à l’étrusque », comme l’étaient les tombeaux étrusques, semble le seul endroit un peu préservé d’un bâtiment qui a visiblement subi les vicissitudes de l’Histoire. Surprenant de trouver en ce lieu, peint sur un mur, le portrait d’une jolie jeune femme qui pourrait être Eugénie Renique, la compagne aimée du maréchal Masséna. Mais le mystère reste entier…

Le lieu est un pont entre le passé et le présent car il accueille aujourd’hui des personnes à la rue. Tout au long de son histoire, il a ainsi dû recevoir toutes les classes de la société, des plus élevées aux plus défavorisées. »

Après la visite guidée, Annie a invité les écrivants à écrire un récit fictionnel autour d’une émotion forte, avec contraintes (temps, lieu, deux personnages dont Eugénie). Pour aborder « La Joie », Laurent a choisi d’imaginer un récit  mettant en scène Eugénie et sa servante.

Eugénie dédoublée en son boudoir

Eugénie hésitait à monter l’escalier de la maison qui se tenait devant elle. André lui avait promis de lui en acheter une. Avait-il vraiment réalisé cette promesse, alors que sa réputation affirmait qu’il était d’une pingrerie proverbiale… ? Elle s’était également demandé comment il pourrait trouver l’argent. Mais un jour, à l’Opéra, elle avait entendu fortuitement un spectateur raconter que le maréchal d’Empire André Masséna avait allègrement gardé pour lui toutes les richesses sur lesquelles il avait fait main basse lors de la première campagne d’Italie…

Aujourd’hui, Eugénie était là, sur le seuil, et hésitait à entrer. La porte s’ouvrit et une vieille femme la regarda longuement. « Vous êtes la jeune dame du portrait ? », lui demanda-t-elle. Eugénie ne comprenait pas. « Quel portrait ? » « Voyons, celui du boudoir ! » « Je ne sais pas, je ne suis jamais venu ici ». « C’est vrai, j’oubliais. Vous ne connaissez pas Bagneux. Monsieur André nous a demandé de vous accueillir. Moi, je suis Thérèse, chargée de vous servir à la demande de son Excellence qui doit arriver un peu plus tard. Veuillez me suivre, Madame, s’il vous plaît. »

La jeune femme monta l’escalier, passa la porte et pénétra dans le vestibule, précédée par Thérèse. Elle regarda avec admiration le grand escalier qui desservait les étages. Elle en avait rarement vu un aussi beau. 

« Venez, Madame, je vais vous faire visiter votre maison », lui dit la servante. Elle grimpa l’escalier derrière Thérèse qui montait les marches quatre à quatre.

Au premier étage, les deux femmes arrivèrent dans une petite pièce donnant sur la place. Là, Eugénie fut littéralement saisie. A sa droite, elle fut accueillie par… un portrait d’elle-même, on ne plus ressemblant, les beaux yeux de la peinture semblant refléter son propre regard. Comme si elle s’était dédoublée, comme s’il y avait deux Eugénie dans la même pièce ! Lui était ainsi adressé un symbole d’appartenance : cette maison était bien la sienne. Avec ce portrait si délicat, si fidèle, André ne pouvait pas lui faire de plus beau cadeau.

La pièce lui plut au premier coup d’œil. Les murs, peints en jaune pâle liseré de bleu, étaient décorés de fines peintures représentant des vases de fleurs et des symboles figuratifs dont le sens lui échappait. 

Un feu crépitait dans la cheminée de marbre blanc rehaussé d’un grand miroir, autour de laquelle tenaient salon une marquise et deux petits fauteuils. Elle sut que c’était là qu’elle accueillerait son amant, qu’elle l’attendrait en le guettant par les fenêtres. C’était là qu’elle voulait recevoir ses amies et leurs confidences. Ce serait ainsi son refuge, à l’écart de la vie et de ses aléas, où elle pourrait s’isoler pour réfléchir et rêver. Elle souhaitait y séjourner aussi souvent que possible. « Vous êtes chez vous, Madame », lui dit Thérèse. « Appelez-moi si vous avez besoin de la moindre chose. »

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