La Jalousie

C’est en plein cœur de Bagneux, au Boudoir Masséna, qu’Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, a proposé un atelier d’écriture hors les murs : « Que d’émotions dans le boudoir ».

Après la visite guidée, Annie a invité les écrivants à écrire une fiction autour d’une émotion forte, avec contraintes (temps, lieu, deux personnages dont Eugénie) et à partir de faits réels.

Pour aborder « La Jalousie», Dominique a choisi d’imaginer un récit mettant en scène Eugénie et la boulangère.

Basse cour

Bagneux, département de la Seine, vers 1810.

La porte s’ouvre. Au son de la clochette tintinnabulante, la boulangère, Lucile Fechet, sort de l’arrière-boutique en resserrant son châle de grosse laine autour de ses épaules frissonnantes. Tout printemps qu’il soit, ce mois de floréal est bien frais. « Tiens, voilà la « danseuse » de la place du Parvis » se dit-elle avec dédain. N’empêche, le sourire aux lèvres et le regard en coin, elle lorgne d’un œil envieux sa toilette : une robe en soierie d’une élégante simplicité, tout juste nouée d’un ruban sous poitrine, un décolleté carré ourlé d’une petite dentelle sur une gorge ivoire… Une sorte d’acidité lui monte à la tête.

Pfff… Et cet éventail ! Il lui sert à quoi de ce temps-là ?! Allez, fais bonne figure, ma fille…

– Bien le bonjour, Mme Renique. Je suis fort aise de vous revoir, comment vous portez-vous ?

– Fort bien Lucile, fort bien. Je suis venue en personne voyez-vous car j’ai dû donner congé à ma bonne aujourd’hui. Un décès dans sa famille. Avez-vous encore de ce délicieux pain de froment d’une livre ?

– Bien sûr, il sort tout juste du fournil.

C’est vrai qu’il est bon ce pain-là. Une aubaine que Napoléon ait pris des mesures pour ramener le pain à un prix raisonnable après la Révolution. « Du pain dépend la survie des empires que les peuples ne sauraient défendre le ventre creux », qu’il aurait dit Napoléon. Ben tiens. De fait, depuis qu’on est installé avec l’Eugène dans ce village de 500 âmes, à quelques lieues de Paris -enfin euh, à quelques kilomètres-, on s’en sort moins mal. On s’y trouve même à nos aises. Sauf pour l’eau. La fontaine est bien loin.

– Merci. Au revoir, ma brave Lucile !

« Au revoir, ma brave Lucile » ! Non mais quelle morgue ! Pour qui se prend-elle cette cocotte avec sa capote en soie rose sur la tête et sa redingote de velours gris, à me parler sur ce ton condescendant ! Ça fait semblant d’avoir du style et des manières, ça joue à la bourgeoise, mais on connaît d’où elle vient l’Eugénie Renique ! Quand sa famille s’est retrouvée sans le sou, elle est montée à Paris pour faire la danseuse à l’Opéra. On sait ce que ça veut dire être danseuse…

Elle a réussi à se dégoter un vieux général, André Masséna. Fol amoureux de son jeune tendron qu’il est, le général. Il l’a installée dans l’ancien presbytère à côté de l’église. Comme ça il peut lui rendre visite en toute impunité, ni vu ni connu, loin de sa légitime. C’est pas du joli joli…

J’ai ouï-dire par la couturière, la Mélie, que c’était un somptueux logis. Le vieux Masséna a fait agrandir la maison, avec salle de réception, galerie, salon et tout le tintouin. Même un boudoir ! Si j’en crois la Mélie, il y a une cheminée en marbre blanc sous un gigantesque miroir, des grandes fenêtres en arceaux, des boiseries avec des moulures à tous les murs, peintes comme chez les Romains, tout ça dans des tons crème et bleu. Et un parquet de chêne en « point de Hongrie », s’il vous plaît. Et puis, son portrait en plein milieu d’un mur ! Ah ça, Madame peut r’cevoir dans l’intimité !…

Remarque, elle l’a bien choisi son général : riche et titré, duc et prince ! En plus, il lui fait voir du pays. Il paraît qu’il a obtenu le droit de l’emmener lors de ses campagnes militaires à l’étranger, pourvu qu’elle soit habillée en homme. Ça doit être un chaud lapin qui ne peut se passer de femmes, celui-là. Quand même, une femme au milieu des militaires, que ce soit en Autriche, en Espagne, en Italie ou au Portugal, ça doit attirer bien de la concupiscence et faire bien du grabuge…

Finalement, elle n’a pas eu grand-chose à faire l’Eugénie pour évoluer dans le luxe, juste offrir ses fesses. Et dire que moi je trime chaque jour que le Bon Dieu fait.

Mais Lucile, tu t’égares dans la mauvaiseté. Tu n’as guère le temps pour ces vaines gaberies. Retourne donc aider l’Eugène dans son fournil. Là au moins, il a pas pu la reluquer la poule à Masséna!

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