C’est en plein cœur de Bagneux, au Boudoir Masséna, qu’Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, a proposé un atelier d’écriture hors les murs : « Que d’émotions dans le boudoir ».
Après la visite guidée, Annie a invité les écrivants à écrire une fiction autour d’une émotion forte, avec contraintes (temps, lieu, deux personnages dont Eugénie) et à partir de faits réels.
Pour aborder « Le Mensonge», Muriel a choisi d’imaginer un monologue intérieur d’Eugénie à propos de sa relation avec André, son amant.
Des poules dans le jardin de l’évêché
Quatre poules rousses
Égratignent le sol et grignotent des herbes abandonnées.
Le jardin commence à recueillir des histoires oubliées.
Trois moutons noirs
Lilly, « Je ne sais qui » et Massena
Arrachent de la terre du lichen et croquent des légumes ratatinés par l’hiver.
Et les arbres ancrent le souvenir de ses pas.
Un chat rafistolé, posté sur le bord de la fenêtre.
Qui sarcle ce potager dans le jardin de l’évêché ?
Qui rafistole sa vie dans ce presbytère ?
Qui se fraye un chemin entre les rosiers ?
Une cuisine postée à l’entrée pour apprendre à ceux qui pénètrent dans cette maisonnée qu’ils peuvent oublier les blessures de la faim.
Des bruits murmurés, ces effluves de douceur et de petits bonheurs pour réparer les cicatrices de la solitude.
Des petites annonces calligraphiées sur le tableau pour partager un gâteau, cuire un poulet.
Une entrée en matière à vivre au quotidien et à panser les cicatrices.
Des photographies sur un pan de mur pour garder la trace des passants et croiser leurs regards.
Une grande pièce pour se poser sur les divans usés, s’asseoir des heures, converser ou se taire, jouer et déjouer.
Un ancien presbytère pour réparer les écorchés de la vie, restaurer les sans-abri en écho avec cet étrange boudoir déserté par cette danseuse d’Opéra.
Étrange de franchir la porte de cette bâtisse accolée à cette église renommée, d’abandonner la tumultueuse cité, d’oublier les embarras de la ville et de plonger dans un jardin à la lisière du silence.
Dans ce boudoir, sur des panneaux de bois, des libellules ensorcelées
vibrionnent entre les pivoines écarlates ou d’une blancheur neigeuse.
Dans ce boudoir, sur des panneaux de bois, des oiseaux éparpillés
virevoltent entre des roses harmonieuses et des vases étrusques.
Dans le jardin de l’évêché, les rosiers ensommeillés pour ensorceler de leurs fulgurances le printemps entre la vie des hommes et les panneaux embellis.
Et puis surgit, un escalier monumental, une volée de marches,
Et le visage d’Eugénie qui nous parle d’elle, de son désarroi qui remplit encore ce boudoir où les yeux écarquillés, elle le guettait.
« Ce mensonge de vivre me taraude, moi qui suis à jamais demeurée taiseuse, secrète, réservée. De Saint-Amand des Eaux, il me reste en mémoire ces dimanches haïs, la frêle pluie, le bruissement des tilleuls, les sœurs perdues, Eugène qui a survécu et à qui j’ai offert mon prénom. Et pourtant, je n’ai pas oublié la douceur de mon enfance, les parents trop vite enlevés et moi terrée dans l’oubli.
De Saint-Amand, il me reste des souvenirs de farandoles, de pas esquissés de danse, de lecture sous les cerisiers en fleur, de l’effleurement d’une main sur mes joues empourprées, de frôlement du vent et de la balancelle qui essuyait mes larmes d’orpheline.
Comment ai-je pu dissimuler la douleur des chaussons de ballerine, moi qui fillette courais pieds nus dans les herbes folles ? Comment ai-je pu contraindre mon corps à tant de torpeur pour le rompre à cette discipline forcenée, moi la rebelle enfant ? Comment ai-je pu me mentir dans ses vêtements apprêtés qui attisaient le regard des hommes ?
Loin des estrades, de la scène, des tréteaux, je me suis construis un rêve, j’ai bâti des espérances. J’avais si jeune quitté Saint-Amand et j’ai conquis un amant qui m’a enjôlée jusqu’à devenir guerrière. J’ai gagné en songe, en mensonge ce que la vie m’a ôtée, dérobée. Je me mens chaque matin, je mens à la fausse-célébrité, aux caresses dérobées, aux baisers volés entre campements et quolibets, au plagiat du bonheur. Dans cette pièce exigüe et coquette, je me livre à des rêveries, je me blottis tout contre ce bonheur du jour, cette écritoire qui ne me sert à rien, car jamais je ne connus un homme si éloigné des lettres et des billets-doux. Il me vient à rêver d’un homme loyal, m’aimant tant qu’il mettrait fin à ses guerres sempiternelles, massacrantes, que je ne suivrai pas sur des champs d’horreur au risque d’égarer mon bel oiseau. Dans ce boudoir aux fines guirlandes fleuries, au canapé feutré, je me conte des histoires en ritournelles pour ne pas gaspiller ma vie, battre en brèche le futile, l’éphémère et m’insuffler la force de partir sans ambages dans la maison apaisée de mon enfance. »
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