La Honte

C’est en plein cœur de Bagneux, au Boudoir Masséna, qu’Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, a proposé un atelier d’écriture hors les murs : « Que d’émotions dans le boudoir ».

Pour Francine : « Après la montée raide d’une volée de marches et le passage du seuil de la porte d’une petite pièce carrée, c’est la découverte. Un sol recouvert d’un parquet ancien et grinçant, mais ciré avec soin, des murs bleus parés de peintures à l’antique, une cheminée de marbre trônant au milieu avec son miroir. Mes yeux parcourent ces panneaux un à un et restent en admiration, de la délicatesse des bouquets floraux, de la transparence des ailes des libellules, des traits fins dessinant les vases, des couleurs des oiseaux et des boucles de la chevelure châtain de ce visage inconnu. J’écoute la petite histoire étonnante de la bâtisse et de ses habitants plutôt éclectiques. Cette jolie frimousse serait celle d’Eugénie Renique, jeune danseuse à l’opéra, devenue la maîtresse du Général Masséna. Il lui offrit cette maison où ils se retrouvaient et menaient une vie tranquille de couple. Dans ce boudoir, elle a sûrement lu les romans à la mode, reçu des invités pour le thé, avoir eu des causeries discrètes et a attendu patiemment le retour de son bien-aimé. J’aurais aimé être présente, écouter leurs conversations et tenir avec l’artiste, le pinceau qui dessina les lignes élégantes de ces belles plumes de paon. »

Après la visite guidée, Annie a invité les écrivants à écrire une fiction autour d’une émotion forte, avec contraintes (temps, lieu, deux personnages dont Eugénie) et à partir de faits réels. Pour aborder « La Honte», Francine a choisi d’imaginer un récit mettant en scène Eugénie et la boulangère.

Drôle de pain

Par cette belle journée de prairial, la propriétaire de l’ancien presbytère se promène dans les rues de Bagneux, sa nouvelle ville depuis quelques mois. Elle se protège du soleil avec une ombrelle blanche en dentelle, cadeau de son ami. Supportant mal la forte chaleur, elle rentre tranquillement chez elle. 

Devant sa porte, l’attend Pierre Christophe Vollée, Monsieur le maire de Bagneux, faisant les cent pas. Il se précipite vers elle en la voyant, et sans une politesse, il lui demande une audience en urgence, pour un sujet embarrassant. Un peu surprise, elle l’invite à entrer dans la maison. Ils montent l’escalier et elle lui demande de l’attendre un instant dans le boudoir, le temps de retirer son chapeau, ses gants et poser son ombrelle. Elle demande à Pierrette de préparer du thé et de le servir dans le boudoir, pièce qu’affectionne particulièrement Eugénie, surtout pour les conversations discrètes. Elle lui demande de bien vouloir s’asseoir et de reprendre un peu de calme. La bonne apporte sur un plateau le thé et quelques gâteaux. Après une gorgée du breuvage, le maire prend la parole, d’une voix tremblante. 

– « Madame, il faut absolument que je vous informe de faits déplorables qui se passent dans notre petite ville et qui vous concernent. »

– « Mais enfin, mon cher, calmez-vous. Dites-moi ce qui vous met dans tous ses états. »

– « Je suis confus de devoir vous rapporter ce qui se passe dans la boulangerie de la place. Le mitron s’est permis de confectionner un pain, comment vous dire, un pain en forme de…. »

– « Oui. En forme de quoi ? Et en quoi cela me concerne ? »

– « Mais, Madame, en forme de quoi vous donnez du plaisir. Enfin, vous comprenez. Du plaisir de la part du Général. »

Saisissant ce que veut lui faire comprendre Monsieur Vollée, Eugénie rougit jusqu’aux oreilles et se sent défaillir. L’homme continue sa narration.

– « En plus, la boulangère la marchande sous le nom « le plaisir d’Eugénie » et il se vend très bien. Des personnes de Châtillon, de Montrouge et d’autres villages viennent l’acheter et se gaussent en sortant de l’échoppe. »

Maintenant, Eugénie éprouve de la honte. Comment son comportement a pu engendrer ces moqueries. Elle a toujours été aimable avec tous ses voisins et les commerçants du centre-ville, elle a toujours fait attention que les personnes qui lui rendent visite soient de bonne moralité et elle n’a toujours fait attention de ne pas afficher son état de femme entretenue.

– « Madame, vous comprenez que cela apporte des perturbations dans la commune. Je tenais à vous en avertir et vous demander de bien vouloir ne pas réagir si vous voyez des sourires moqueurs lors de vos sorties. Dans quelques jours, voire quelques semaines, tous ces gens passeront sur un autre sujet de raillerie. »

– « Vous croyez, Monsieur. Je pense que je ne vais plus oser aller faire mes promenades journalières. Je serai trop gênée quand je croiserai les habitants de votre municipalité. »

– « Je suis vraiment désolé que ma visite n’a été que pour vous annoncer ces mauvaises nouvelles. Je vous remercie pour votre accueil, vos gâteaux sont très bons, vous avez une bonne cuisinière. Sachez, Madame, que vous avez mon entière compassion. Mais je dois vous quitter maintenant, d’autres affaires m’appellent. »

– « J’apprécie votre démarche, Monsieur, et je vous souhaite le bonsoir. »

Quelques heures après le départ du maire, son amant arrive dans la soirée. Eugénie lui conte dans les détails la visite de monsieur le maire. A la fin du récit, Masséna rentre dans une colère qu’elle n’avait jamais vue. Après les cris, il prend une décision. Demain, il sortira avec Eugénie à son bras pour une longue balade dans toutes les rues du bourg.

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