À quoi sert vraiment l’espoir ? Est-il seulement une illusion douce qui nous aide à supporter les difficultés, ou joue-t-il un rôle plus profond et actif dans notre manière de vivre ? L’espoir est-il indispensable pour avancer, ou peut-il parfois devenir une source de souffrance quand il ne se réalise pas ? Bref, peut-on vivre sans espoir ?
Après un temps de débat philosophique, Valentine Pardo @laphilosopheuse invite notre groupe d’écrivants à l’écriture.
À suivre les récits imaginés par Laurent autour de l’espoir.
Le jeu de Mille Bornes
Il était dans la rue, sonné par ce que lui avait dit le directeur. Il ne pourrait pas revenir le lendemain. Il ne convenait pas au poste.
Pour lui, tout s’écroulait. La possibilité d’un logement et du confort matériel. La tranquillité d’esprit. La joie de pouvoir enfin accueillir son fils. Là, il se retrouvait à nouveau sans abri. A nouveau condamné à errer nuit et jour dans le froid. Il avait envie de hurler. De tout casser.
La neige commençait à tomber. L’obscurité s’emparait peu à peu de la ville. Il était seul dans la rue, apercevant juste au loin quelques passants furtifs, emmitouflés dans leurs manteaux et leurs bonnets.
Marchant au hasard, il passa devant la vitrine d’un magasin de jouets, encore éclairée par les lumières de Noël. Entre les couleurs vives des guirlandes et des boules, il y avait là tous les jouets et jeux dont pouvait rêver un enfant. Attiré par le spectacle, il repéra une boîte de Mille Bornes, ce jeu de cartes auquel il jouait passionnément et bruyamment avec ses cousins pendant les vacances d’été de son enfance. Soudain, il fut tiré de sa rêverie par la voix chevrotante d’une vieille dame qu’il n’avait pas vu arriver et qui lui adressait un grand sourire : « Tout ça, ça nous rappelle de bons souvenirs, hein, Monsieur ? »
L’interminable attente
La conversation téléphonique avait été brève et entrecoupée de blancs. Les liaisons étaient très mauvaises en raison des intempéries et des sabotages.
Louis avait cru comprendre qu’Amanda avait obtenu son passeport et qu’elle pouvait sortir de son pays. Enfin ! Elle avait également eu le temps de lui dire qu’elle arriverait dans la soirée à l’aéroport via Anchorage. Elle n’avait pas prolongé la discussion. Elle avait trop peur qu’au dernier moment, les sbires de la dictature l’empêchent finalement de partir.
Louis aurait dû être fou de joie. Cinq ans qu’il attendait ce moment auquel il pensait continuellement : l’arrivée de celle avec qui il avait vécu les trois meilleures années de sa vie. Mais voilà, il y avait eu tellement de faux espoirs, de multiples démarches inutiles et vaines auprès des ministères, d’arrivées annoncées et toujours reportées, que maintenant, il avait peine à y croire… Etait-ce vraiment la fin de cette interminable attente ? Mais si c’était enfin vrai ? Et puis, allait-il la reconnaître après tant de temps, après toutes les turpitudes qu’elle avait subies ?
Il se refusait tellement à y croire qu’il hésitait même à aller à l’aéroport. Il ne voulait pas être déçu une fois de plus. Etait-ce vraiment Amanda qui lui avait parlé ? Son imagination n’avait-elle pas tout inventé ?
Il finir par se lever du canapé. Après tout, qu’avait-il à perdre à se rendre à l’aéroport ? Une attente inutile de plus ? Il en avait tellement l’habitude ! S’il y avait une petite chance, même minuscule, qu’elle arrive, autant la tenter. Cela ne lui coûtait rien. Juste un peu d’énergie et un ticket de transport !
Il descendit de chez lui, prit le train pour se rendre à l’aéroport. C’était la foule des grands jours en raison du début des vacances. Les wagons étaient très pleins. On pouvait à peine se retourner tellement il y avait de monde. Mais Louis n’en était pas conscient : ses pensées évoluaient dans un brouillard opaque. Il aurait raté la station de l’aéroport s’il n’avait pas été emporté par le flux des vacanciers…
Dans l’aéroport, la situation était encore pire que dans le train. Notamment devant les guichets d’embarquement. Louis était complètement perdu. Si tant est qu’Amanda arrivait effectivement par un vol du soir, encore fallait-il savoir lequel ? Et comment allait-il pouvoir la repérer dans une telle foule ?
Les haut-parleurs annonçaient les départs et les arrivées des avions sans discontinuer. Ils évoquaient des retards ou des suppressions de vols, des changements de portes d’embarquement. Des files de voyageurs poussaient de lourds chariots, des enfants couraient dans tous les sens. D’autres s’étaient installés par terre. Mangeaient ou dormaient. C’était un peu la panique.
Louis fit la queue pendant une heure au bureau d’information pour tenter d’en savoir un peu plus sur le vol d’Amanda. Assaillis de toutes parts, les personnes aux guichets, complètement perdues, ne savaient où donner de la tête. Finalement, il avisa une employée de l’aéroport qui passait par là. Il l’interpella et lui demanda où arrivaient les avions en provenance d’Anchorage. « Monsieur, en raison de tempêtes exceptionnelles, tout le trafic transatlantique est détourné sur l’Alaska », répondit-elle. « Quand les vols ne sont pas annulés, les retards sont monstrueux. Les vols arrivent dans tous les aérogares. C’est la panique ! Il faut donc vous armer de patience. »
Louis erra d’un tableau lumineux à l’autre pour tenter d’en apprendre un peu plus. Mais aucun vol venu d’Alaska n’était annoncé pour les heures à venir. Il était fatigué et complètement découragé…
Il avisa un siège libre. Il s’y assit pesamment pour réfléchir. Il était parti très vite, sans réfléchir, sans amener à boire et à manger. Mais il n’avait ni faim ni soif. Il n’avait envie de rien. Sa conscience semblait emprisonnée par une asubstance cotonneuse. Il était un peu comme déconnecté de la réalité alentour. Presque comme si sa vie passée n’avait pas existé… Il finit par s’endormir. Il rêva de terribles éruptions volcaniques qui provoquaient d’effroyables tempêtes, de vagues qui montaient jusqu’au ciel, de vents qui arrachaient tout sur leur passage. L’instant d’après, il entendait Amanda qui l’appelait au secours sans qu’il sache d’où venaient ses appels désespérés…
Il se réveilla en sueur. Maintenant, il n’y avait presque plus personne dans l’aérogare. La lueur blafarde d’une aube hivernale, triste et froide, arrivait jusqu’à lui par les baies vitrées du terminal. De temps à autre, un haut-parleur faisait une annonce pour un passager. Sur le panneau en face de lui, un seul message annonçait : « Le trafic aérien est momentanément interrompu en raison de la situation météo. Nous ne manquerons de vous donner des informations dès que la situation évoluera. »
Louis était complètement décontenancé. Fallait-il qu’il reste ? Etait-il préférable qu’il rentre chez lui ? Complètement hagard, il vit arriver de très loin un chariot qui avançait lentement. Il se retourna vers le panneau d’information pour voir si l’on n’annonçait pas de nouvelles arrivées. Il ne remarqua pas que quelqu’un avait poussé un cri strident. Le cri se rapprocha avec le chariot. Et alors, il entendit : « Loui.iiiis ! Loui.iiiiis ! ». Il crut qu’il se trompait. « Je suis là, tourne juste la tête, Louis !» Ce qu’il fit. Et crut défaillir. Ce visage lui disait quelque chose. Et peu à peu, il se reconstitua dans sa tête. Il en avait rêvé des milliers de fois. Il n’en crut pas ses yeux : c’était elle ! Il se leva, interdit, pour la serrer dans ses bras.
Laisser un commentaire