À quoi sert vraiment l’espoir ? Est-il seulement une illusion douce qui nous aide à supporter les difficultés, ou joue-t-il un rôle plus profond et actif dans notre manière de vivre ? L’espoir est-il indispensable pour avancer, ou peut-il parfois devenir une source de souffrance quand il ne se réalise pas ? Bref, peut-on vivre sans espoir ?
Après un temps de débat philosophique, Valentine Pardo @laphilosopheuse invite notre groupe d’écrivants à l’écriture.
À suivre le récit imaginé par Carmen.
La Traverse
Amaury se met à bâiller. Cela fait longtemps déjà qu’il réprime cette furieuse envie. Levé aux aurores, la fatigue est là tandis que cinq heures trente est affiché sur tous les tableaux d’affichage du terminal 1 de Roissy. Son avion pour Los Angeles décolle dans moins de trois heures. L’enregistrement des bagages va bientôt démarrer et il se tient prêt pour être le premier.
D’ailleurs, pourquoi vouloir être le premier? Il a beau trouver ça dérisoire, il ne peut s’en empêcher. Il veut être le premier en tout. Depuis sa plus tendre enfance, Amaury trentenaire, biberonné à l’excellence, collectionne les premières places, comme si sa vie en dépendait. Être second est pour lui synonyme d’échec, donc inacceptable. Dans la vie, il y a deux catégories d’hommes. Les gagnants et les autres. Et les autres sont des loosers. Toi, tu es de la race des vainqueurs. Ce discours paternel lui a servi de matrice depuis qu’il a l’âge de s’en souvenir.
Pourtant, dans la solitude de cet aéroport, Amaury n’en est plus aussi certain. Bien sûr, ce nouveau projet à finaliser, il y croit dur comme fer. Il a tout misé dessus, sacrifiant jusqu’à sa vie personnelle. Il devait convoler l’année prochaine, mais lassée de ses trop nombreuses absences, Julia ne l’a pas suivit cette fois. Malgré l’amour qu’elle lui porte, la jeune femme ne pouvait concevoir que son fiancé mette plus d’espérance dans sa vie professionnelle que dans son couple.
Quelques voyageurs ont passé la nuit dans le terminal. Des enfants couinent de fatigue, les parents supportent plus ou moins la situation, au loin un chien aboie pour protester d’être enfermé dans une cage, le personnel s’affaire dans tous les sens. Tout ce brouhaha perturbe Amaury. Il a toujours eu besoin de calme pour réfléchir et il constate, amer, qu’une longue file s’est déjà constituée devant le comptoir d’enregistrement. C’est un mauvais présage songe-t-il, le signe que quelque chose ne va pas dans ce projet. D’autant que son avion s’annonce déjà comme ayant un retard conséquent. Il va devoir prévenir les futurs investisseurs qu’il ne pourra pas honorer le rendez-vous initial, ce qui va le placer en position d’infériorité. Déjà, il se voit échouer et ses espoirs voler en éclats. Mais pour l’heure, Amaury doit patienter et faire bonne figure car montrer ses sentiments ne fait pas partie de sa culture.
Facebook, instagram, Tik-Tok, les réseaux sociaux sont une bonne alternative à l’ennui. Pour Amaury, presque une manière de s’informer du monde en dehors des médias mainstream.
Le regard fixé sur son portable dernière génération, il ne remarque pas que quelqu’un s’assoit près de lui.Jusqu’à ce qu’une odeur désagréable ne lui chatouille les narines. A sa droite, une femme, sans âge, dépenaillée, mais des petits yeux bleus vifs et malicieux, des cheveux blonds filasse, un sourire généreux.
– C’est sympa ?
Interloqué, Amaury se contente de la regarder d’un air surpris.
– Pas français?
– Si, pourquoi?
– Parce que vous ne me répondez pas.
– C’est une obligation ?
– Certainement pas, c’est juste pour faire connaissance. Vous me semblez avoir besoin de parler à quelqu’un. Ne faites pas cette mine étonnée, j’ai l’habitude de croiser des gens comme vous, semblant savoir où ils vont mais en réalité, ne savent pas du tout quel est leur chemin.
Amaury est soufflé par l’impertinence de cette femme qu’il qualifie de clocharde. Il n’arrive pas à trouver ses mots, lui qui jamais auparavant n’a laissé quiconque lui ravir la parole. Mais au fond de son cœur, il sait qu’elle a raison. Que ce retard n’est pas dû au hasard, que rien ne va se dérouler comme prévu, qu’il fait fausse route.
– Comment pouvez-vous me dire ça ? On ne se connaît pas.
– Oh si, je vous connais, les gens comme vous, je les connais par coeur. Je passe mes journées à observer les autres et eux en revanche ne me voient pas. Personne ne fait attention à moi. Qui veut se soucier d’une sans-abri? Hein, dites moi? Je ne vous en veux pas. Avant j’étais pareille.
– Avant quoi?
– Ah ça! Avant que je foute ma vie en l’air, que je perde tout, absolument tout.
– C’est impossible ! Vous avez forcément commis des erreurs, des fautes de jugements, pris de mauvaises décisions.
– C’est rien de le dire. Vous savez j’étais une personne importante autrefois. J’avais un service comptable sous mes ordres, j’étais plus crainte que respectée. Un mari dont je ne souhaitais pas d’enfant tout de suite, une famille qui passait après tout le reste. Une vie pro qui prenait toute la place car je visais encore plus haut. Une ambition sans borne et surtout j’étais prête à tout pour grimper encore, encore et encore.
– Mais que s’est-il donc passé?
– C’est pourtant simple, jeune homme. Vous ne savez pas lire entre les lignes. Moi non plus avant je ne savais pas et ça m’a coûté cher. Une trahison dans l’équipe et c’est la dégringolade commence. Une descente aux enfers noyée dans la boisson. Tu sais c’est tellement rapide et tu ne vois rien venir. Tu permets que je te tutoie? On se connaît maintenant.
Amaury veut dire non, mais il se sent fasciné par cette femme. Avant elle, un sdf, c’était rien qu’un perdant responsable de son malheur. Ce matin, cette femme il ne la voit pas comme une perdante mais comme une femme ayant brûlé ses ailes. Une Icare au féminin.
– Et votre mari, il ne vous a pas soutenu?
– Lui ? Il a été le premier à prendre la tangente. Après tout, ce fut facile, pas d’enfant, même pas de chien, juste un appartement à vendre. Je ne lui en veux pas, je l’ai bien cherché. Dans l’existence ce que vous négligez, se retourne toujours contre vous. Pense bien à ça.
Le visage de Julia lui vient en mémoire. Elle lui manque terriblement mais jamais il n’a voulu l’admettre jusqu’à ce jour.
– Tiens, tu veux être sympa avec moi? Vas me chercher un café, s’il te plaît. La maraude ne va pas tarder, ils sont cool, mais leur café c’est du jus de chaussette. Ça me rappellera le bon vieux temps où d’un claquement de doigt, j’étais servie. Fais tamponner ma carte de fidélité comme ça ma prochaine boisson sera gratuite. Je m’appelle Sophia, et toi?
– Moi, c’est Amaury. J’y vais tout de suite et je vous rapporte un truc à grignoter pour tous les deux, je commence avoir faim.
Amaury se lève, sourire aux lèvres, avec un je ne sais quoi au fond de lui, une lueur nouvelle, une autre envie. Il se dit, je vais chercher à manger à une sans abri, et ça me rend presque heureux. Limite, il ne se reconnaît pas.
Au comptoir, il patiente sans regimber ce qui n’est encore jamais arrivé. Les bras chargés de café chaud, de viennoiseries, il retourne auprès de Sophia mais ne la trouve pas.
Il regarde autour de lui, la cherchant d’un regard inquiet et déçu de ne pas la voir. La maraude dont elle parlait se trouve à proximité comme prévu.
– Bonjour, je suis à la recherche d’une femme avec qui j’ai passé un moment là bas. Elle a les yeux bleus, les cheveux blonds et dit s’appeler Sophia. Elle m’a demandé un café et je lui ai pris des croissants chauds.
L’équipe se regarde. Amaury y voit de la stupeur.
– Sophia, vous parlez bien de Sophia qui vivait dans ce terminal?
– Oui, mais pourquoi vivait? On a discuté au moins une heure tous les deux, là sur ce siège.
– Parce que Sophia est décédée depuis deux ans maintenant. Elle a été retrouvée morte sur ce siège justement, donc vous ne pouvez pas lui avoir parlé. Vous avez dû rêver.
Amaury laisse échapper ce qu’il a dans les mains. Il n’a pas rêvé, Sophia était là, près de lui, il peut le jurer.
– Bonne journée monsieur, nous devons continuer notre tournée. Peu de gens savent qu’il y a beaucoup de bénéficiaires à Roissy.
Il ne répond pas, à quoi bon, personne ne le croirait de toute façon.
Une voix dans les hauts-parleurs annonce l’embarquement immédiat de son vol. Des voyageurs se lèvent en direction de la porte indiquée. Lui, ne bouge pas, incapable de faire un mouvement. Amaury ressent un trouble paralysant la moindre de ses actions. Ce n’est pas possible ce qui vient de se produire se dit-il puis, il se souvient de la carte de fidélité. Où est-elle cette fichue carte ? Il fouille ses poches, ne la trouve pas, désespère, puis pose son regard vers l’endroit où Sophia était assise. La carte est là, posée comme à son intention. Il la prend, regarde le nom inscrit, Sophia Georgelin. Elle était là, à parler avec lui et peu importe ce que dit la maraude. Sophia est vivante, formidablement vivante et ça, Amaury le sait.
Dans l’aéroport, les retardataires s’affolent, courent pour ne pas rater leur avion. Amaury, lui n’en a cure, il déchire sa carte d’embarquement et repart le cœur léger. Mais, juste avant de quitter ce lieu de transit et de rencontre, il se retourne et dit à haute voix : « Merci pour tout, Sophia ! »
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