« Aux belles histoires »

À quoi sert vraiment l’espoir ? Est-il seulement une illusion douce qui nous aide à supporter les difficultés, ou joue-t-il un rôle plus profond et actif dans notre manière de vivre ? L’espoir est-il indispensable pour avancer, ou peut-il parfois devenir une source de souffrance quand il ne se réalise pas ? Bref, peut-on vivre sans espoir ? 

Après un temps de débat philosophique, Valentine Pardo @laphilosopheuse invite notre groupe d’écrivants à l’écriture. 

À suivre le récit imaginé par Jean-François.

Aux belles histoires

​Debout sur ce quai où plusieurs centaines de gens patientent dans un brouhaha perpétuel de conversations, de machines et de grues en action sur un fond musical diffusé dans des hauts-parleurs grésillants, Alexandre essaie de se concentrer sur les images qu’il regarde dans cet album qu’il amène avec lui dans un autre monde. 

​Les visages qu’il y découvre lui remémorent ces derniers jours où il a fait le tour de la grande famille : sa grand-mère, ses oncles et tantes, ses cousines et cousins. Certains lui ont demandé d’envoyer des nouvelles, de décrire ce qu’il voit, de raconter ses rencontres ; d’autres lui ont préconisé de multiples recommandations : prendre soin de lui, faire attention aux gens, se méfier de certains toujours prêts à vous dépouiller du peu que vous avez, mais garder l’esprit ouvert, curieux et attentif aux autres.

​Déjà six mois qu’il a pris sa décision et préparé son départ avec l’agence des migrations. Tout cela s’est concrétisé et précipité la semaine dernière lorsque l’agence, lors d’un rendez-vous, lui a annoncé la planification de son départ, puis la suite du programme une fois à destination. Il lui avait fallu deux jours pour préparer la communication à sa mère et à ses frères. Ces derniers, un peu tristes s’étaient toutefois montrés excités à cette idée de s’embarquer sur un navire, franchir l’océan et conquérir de nouveaux terrains de jeux. Avec sa mère, il avait argumenté et défendu les raisons de son éloignement : préparer son avenir, apprendre un métier, trouver un emploi. Ici, tout était devenu morose, pas de travail régulier, l’exploitation par des commanditaires de jobs à la journée sur les marchés ou dans les champs, la misère poisseuse et permanente, et surtout toujours le même rythme, les même fréquentations, la routine qui s’installe et provoque un ennui mortifère. Les amis, les fêtes, les bals du week-end, tout ça ne l’enthousiasmait plus. Il avait l’impression de vivre toujours le même jour recommencé. Même les filles ne lui apportaient plus de réconfort et encore moins de rêve.

​Sa mère s’inquiétait de son isolement certain, et, comme d’autres, énonçait la voix chevrotante : « Ailleurs, c’est peut-être pire. ». ​« Peut-être », répondait-il, « mais si je ne vais pas voir, ce sera toujours peut-être. N’insiste pas, tu te fais du mal. Je n’abandonnerai pas, ma décision est prise, tu ne dois pas t’inquiéter. Dans le pire des cas, j’échoue. Alors, je reviendrai à la maison, car je sais que tu m’accueilleras et que tu me garderas toujours une place. Mais, je réussirai parce que j’ai cette assurance que tes pensées et tes prières me protègent. Je pars le cœur léger et je ne souhaite pas alourdir ta peine. Je reviendrai plein de richesses à partager et si je ne suis pas couvert d’or, alors je serai rempli de mes rencontres, échanges et expériences, et la tête chargée de mes découvertes et de mes apprentissages ».

​Sur le quai, un mouvement de foule. Des gens s’embrassent, se congratulent, pleurent et la musique s’est arrêtée. La passerelle qui conduit au pont du navire vient d’être installée et, à son tour, il doit s’orienter vers celle-ci.

Alexandre, lui, est parti de bonne heure de la maison. Il n’a pas voulu que ses frères et sa mère l’accompagnent, il est parti vite, avant qu’ils ne se réveillent.  Il ne veut pas penser à ce qu’il laisse derrière lui, mais à ce qu’il trouvera de l’autre côté de l’océan et aux belles histoires qu’il racontera un jour. 

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