À quoi sert vraiment l’espoir ? Est-il seulement une illusion douce qui nous aide à supporter les difficultés, ou joue-t-il un rôle plus profond et actif dans notre manière de vivre ? L’espoir est-il indispensable pour avancer, ou peut-il parfois devenir une source de souffrance quand il ne se réalise pas ? Bref, peut-on vivre sans espoir ?
Après un temps de débat philosophique, Valentine Pardo @laphilosopheuse invite notre groupe d’écrivants à l’écriture.
À suivre les récits imaginés par Annie autour de l’espoir.
Attendre, pour quoi faire ?
Orpheline de naissance, elle avait le sentiment que la vie ne lui avait pas fait de cadeaux. Elle n’avait eu de cesse de s’interroger sur sa raison de vivre entourée d’étrangers, ses parents adoptifs. Elle s’était habituée à se battre pour sortir du chemin qu’on lui dessinait, elle était avide de liberté, même si elle devait se battre pour la gagner. Elle avait demandé son émancipation pour réaliser plus vite, ses rêves et ses envies. C’est comme si sa tête avait été programmée pour voir toujours plus loin.
Pourtant, aujourd’hui elle doutait, ne serait-elle pas déçue de sa nouvelle vie, de ses choix ? Tomber pour mieux se relever. Toujours et encore. Pour quoi faire, après tout ? Devait-elle attendre encore quelque chose de la vie ? Jamais elle n’aurait de VRAIS parents, jamais elle ne saurait ce qu’est l’amour maternel ou paternel.
Elle s’assit sur un rocher, regarda la nuit tomber en attendant… demain.
La fin du voyage
Le train sanitaire venait d’arriver à son terminus. Gare du Nord.
Steve regardait par la fenêtre embuée. Tout un petit monde en blouse blanche, portant des brassards de la Croix-Rouge s’agitait sur le quai. Steve n’en pouvait plus. Une chose était sûre, il ne voulait pas crever ici. Il avait mal. Très mal. Sa mâchoire inférieure était intacte, le reste de son visage avait été ravagé par un éclat d’obus. La cavité de son œil droit était vide, son nez était fracassé. Il ne savait pas ce qu’il restait de son oreille gauche, il devait juste la comprimer fermement avec une boule de gaze ouatée. Le sang coulait maintenant le long de son bras. Ses douleurs étaient insupportables. La gangrène était sûrement en train de se propager.
Il n’attendait plus grand chose de la vie. Bon Dieu, qu’il était en colère ! Lui qui était chaudronnier de métier à Adélaïde dans le sud de l’Australie avait été sélectionné pour sa taille de géant frisant les deux mètres et son tour de poitrine largement supérieur aux 87 centimètres obligatoires ! Il était si fier sous son « slouch hat », son chapeau à large bord sur lequel était épinglé le « Rising sun », emblème de l’armée australienne ! Malheureusement, à peine arrivé sur le front de la Somme, ces salauds de Fritz les avaient violemment canardés, lui et ses camarades, tapis dans les tranchées ! Même pas le temps de se battre et d’en tuer un ou deux !
Steve se savait vivant, certes. Mais de quoi serait fait demain ? Allait-il guérir de ses blessures ? Avec des séquelles ? Combien de temps devrait-il rester, à Paris, pour se soigner ? Quand pourrait-il rentrer au pays ? Reprendre son ancien métier ? Qui voudrait se marier avec lui, une gueule cassée ? Comment se reconstruire ? Se projeter dans une vie future ? À qui bon échafauder quelconque espoir ? Était-il prêt à se lancer dans un nouveau combat ? Steve vacillait sous toutes ces interrogations devenues obsessionnelles.
Le ballet des brancards, des chaises roulantes, des chaises à porteur, des chariots remplis de béquilles était devenu incessant sur le quai. Steve attendait patiemment son tour sur la banquette. Une infirmière, un médecin finirait bien par arriver, à l’emmener à l’hôpital. Quelque peu résigné face au nombre de blessés qui défilaient sous ses yeux, tous amochés, tous en lambeaux comme lui, il se mit à rêver d’une seule et unique chose : une piqûre. De morphine. Pour oublier. Dormir.
Pris de violentes hallucinations, Steve se mit à hurler. Des soldats ennemis tirait sur lui avec des mitraillettes. Semi-conscient, il se mit à lutter contre ces fantômes monstrueux. Simple instinct de survie. Ou sombrait-il dans la folie ? Il avait peur. Peur de lui. Peur de vivre. Il n’avait plus d’espoir. Il s’écroula. Mort pour la France.
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