Nouveau défi pour les écrivants d’À Mots croisés… Transformer une expérience sonore en matière littéraire !
Placé sous la direction d’Alejandro Sandler et German Tort, l’Orchestre Académique de Lutetia a proposé, à la Maison de la Musique et de la Danse de Bagneux, un voyage musical aux couleurs de l’Europe du Nord et de l’Est. Au programme de la soirée : Bartók, Cardinaux, Grieg, Holst, Naprávník, Sibelius.
À l’issue du concert, Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, a invité les écrivants à l’écriture. Le récit devait être sonore, faire entendre des sons, des voix, la nature en Europe du Nord ou de l’Est, rappeler un fragment de vie là-bas, l’écriture pouvant être rythmée comme une partition avec des silences, des refrains, des mouvements lents…
À suivre le récit imaginé par Dominique.
Ô temps ! Suspends ton vol !
Les violoncelles enserrés entre les cuisses, les violons calés sous le menton, la contrebasse posée dans le creux de l’épaule.
Les archets suspendus au-dessus des ouïes, prêts à l’entame.
La baguette immobile en l’air, entre pouce et index.
Aucun son.
Le silence est entier, palpable. Mais d’une consistance imperceptible pour qui tendrait la main avec le désir de le caresser. Il s’étire, on n’entend plus que lui. Les oreilles à cet instant sont prêtes, lavées de tous bruits parasites. L’air enfin frémit.
La baguette s’élève et fend l’air en une douce virgule. Les archets se mettent alors à glisser ensemble sur les cordes et les premières notes s’égrènent dans un lent tempo. László ferme les yeux et goûte. Il n’est plus qu’oreilles et sensations.
Les Danses roumaines de Belà Bartók… László est aussitôt emporté vers le pays de son enfance, sa chère Hongrie. Il s’envole vers les plaines bercées par le doux flot du Danube, vers les collines boisées autour de Budapest ; il entend le souffle du vent, le bruissement des feuilles dans les forêts de bouleaux et de hêtres. Il revoit le vol des grues et se remémore leur gloussement rauque. Une douce quiétude l’enveloppe. La quiétude des jours heureux quand, seul avec sa grand-mère, parcourant les chemins, il n’avait d’yeux et de pensées que pour la beauté de la nature. László ressent la main chaude de sa grand-mère autour de sa menotte et l’entend chantonner une de ces douces et tristes mélopées hongroises. Il se laisse emporter, dériver…
D’allègres pincements de cordes ramènent László à la surface de sa rêverie. Pour mieux l’y replonger… Il revoit le ballet désordonné des oiseaux sautillant de branches en branches, gais et insouciants comme l’enfant qu’il était à l’époque.
Puis la mélodie ralentit, laissant sourdre une inquiétante tristesse. Un solo de violon aux accents déchirants fait basculer László dans le drame de sa vie. Automne 1956, les manifestations en soutien à la Pologne, la révolte contre le régime russe, les chars soviétiques entrant dans Budapest, la fuite vers l’Autriche. Il se revoit marcher dans le noir à travers les champs, avec pour seul bagage ses deux couches de vêtements, sa sacoche d’étudiant et l’équivalent de 20 dollars en poche, terrifié à l’idée de ne pas pouvoir revenir dans son pays ni revoir ses parents.
László a les larmes aux yeux. La musique se fait complainte, d’une ample et amère beauté. Elle vient le prendre dans ses bras, le bercer, panser sa douleur. Seule reste sa mélancolie, à jamais présente. Qu’il est bon de se laisser consoler…
Mais László n’a pas le loisir de s’abandonner plus avant. Tout à coup, les sons s’entrechoquent, virevoltent et soulèvent son cœur d’une soudaine allégresse. Foin de la mélancolie, il se laisse emporter par le rythme enjoué, bondissant, et rejoint à nouveau les forêts de son enfance. Un nuage étourdissant d’étourneaux tourbillonne dans tous les sens. Compact. Véloce. Spirale ou vague. László est parmi eux. Il est l’oiseau, il est le vent, il se faufile dans le moindre espace, s’enroule autour des feuilles, saute d’arbre en arbre, glisse le long des troncs, s’élance vers le sommet. Somme toute, László joue.
La cadence enfle encore, l’énergie et l’intensité du jeu s’amplifient. Il lui semble à présent que les musiciens sont en parfaite symbiose, qu’ils forment un tout, unique. D’ailleurs, László n’entend plus qu’un seul son. Parfait, ultime. Le regard dans le vague, il imagine des volutes de brume vibrante qui s’échappent de chacun d’entre eux, s’élèvent et s’agrègent en une voûte palpitante. Et cette goutte frémissante, en apesanteur au sommet de la voûte, ce serait peut-être… la quintessence de la musique ?… L’espace d’un instant, László a l’impression de toucher à la connaissance intime de l’harmonie.
Puis le silence.
Et les bravos qui éclatent.
László émerge petit-à-petit de ce voyage au long cours et lentement, très lentement, reprend pied dans ce théâtre, à San Francisco.
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