« Le retour en enfance »

Nouveau défi pour les écrivants d’À Mots croisés… Transformer une expérience sonore en matière littéraire !

Placé sous la direction d’Alejandro Sandler et German Tort, l’Orchestre Académique de Lutetia www.orchestredelutetia.com a proposé, à la Maison de la Musique et de la Danse de Bagneux, un voyage musical aux couleurs de l’Europe du Nord et de l’Est. Au programme de la soirée : Bartók, Cardinaux, Grieg, Holst, Naprávník, Sibelius. 

À l’issue du concert, Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, a invité les écrivants à l’écriture. Le récit devait être sonore, faire entendre des sons, des voix, la nature en Europe du Nord ou de l’Est, rappeler un fragment de vie là-bas, l’écriture pouvant être rythmée comme une partition avec des silences, des refrains, des mouvements lents…

À suivre le récit de Francine.

Le retour en enfance

Depuis que les réservations pour ce soir avaient été faites, il bouillait d’impatience d’entendre les sons de son enfance, dans la salle du théâtre de la petite ville où il vivait maintenant avec sa famille. Il ne gardait que quelques souvenirs d’avant ce départ de son pays natal, son père ayant obtenu la direction de l’usine en France. Son bureau étant à Paris, Marcel avait eu l’occasion de se rendre dans le magnifique Opéra Garnier. Il y avait entendu les grands compositeurs sublimés par des musiciens de génie. La grande musique, comme on le dit, il la connaissait assez bien, reste de ses cours de piano payés par sa mère et des concerts et ballets qu’il a vus sur scène. 

Assis confortablement dans son siège rouge, il regarde les musiciens qui s’installent sur la scène, font vibrer les cordes de leurs violons et violoncelles, soufflent dans leurs tubas et autres trompettes, tournent les pages de leurs partitions et échangent quelques mots entre eux. Le chef d’orchestre s’avance, tous se lèvent et saluent le maestro qui salue à son tour public et orchestre. Quelques accords, et ils sont prêts à les faire voyager dans les morceaux de compositeurs nordiques et, pour lui, un retour vers son enfance. 

Aux premières notes, il reconnaît le « The Death of Åse » de Grieg. Il ferme les yeux, pose sa tête sur le dos du fauteuil et écoute les notes de musique s’enchaîner dans un rythme dansant. Il revoit les robes folkloriques tourner, les jambes sautiller, les mains se prendre, se séparer et prendre la taille de leurs partenaires dans le rythme des violons et de l’accordéon. Insensiblement, ses pieds frappent la mesure, ses mains tambourinent ses cuisses en suivant le tampon. La musique le pénètre, s’empare de son esprit, son corps est parcouru par un immense frisson, il n’est plus que l’émotion de la musique et l’enfant qui admirait les danseurs gambiller autour d’un grand feu pour la fête de la Saint Jean. Quand la harpe commence, il entend le bruit de l’eau du ruisseau qui coule derrière leur maison blanche et où il aimait se tremper les pieds les jours de chaleur, ou aller retourner les cailloux pour trouver des larves ou des punaises.

Les applaudissements le sortent de sa rêverie un peu brutalement. Son cerveau reprend conscience petit à petit et il fait une ovation comme l’ensemble du public. En sortant de la salle, au bras de son épouse, il a toujours la musique dans la tête, et machinalement il chantonne quelques notes du refrain et fait des pas de danse dans la rue. Véronique éclate de rire, Marcel lui prend la main et l’entraîne dans un tourbillon, sa robe virevolte et leurs jambes frétillent sur le pavé. Il savoure ce moment de retour en enfance et ce bonheur d’être avec elle.

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