Nouveau défi pour les écrivants d’À Mots croisés… Transformer une expérience sonore en matière littéraire !
Placé sous la direction d’Alejandro Sandler et German Tort, l’Orchestre Académique de Lutetia www.orchestredelutetia.com a proposé, à la Maison de la Musique et de la Danse de Bagneux, un voyage musical aux couleurs de l’Europe du Nord et de l’Est. Au programme de la soirée : Bartók, Cardinaux, Grieg, Holst, Naprávník, Sibelius.
À l’issue du concert, Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, a invité les écrivants à l’écriture. Le récit devait être sonore, faire entendre des sons, des voix, la nature en Europe du Nord ou de l’Est, rappeler un fragment de vie là-bas, l’écriture pouvant être rythmée comme une partition avec des silences, des refrains, des mouvements lents…
À suivre le récit de Jean-François.
Harmonie
Les lumières de l’auditorium s’éteignent, le murmure s’efface à l’instant où les hommes et les femmes en noir entrent sur la scène encore éclairée et s’orientent vers les chaises et violoncelles ou contrebasse installés comme dans une arène, avec tout au fond d’imposantes caisses de percussion. S’ensuit des bruits discordants de divers instruments. Ces personnages en noir accordent ces objets qui les prolongent. Un homme, baguette à la main, lève les bras, les regards se braquent sur lui et, à l’instant où il baisse son bras et sa baguette, un son harmonisé jaillit.
Je suis très vite transporté dans un autre lieu. Je ferme les yeux, je vois des images d’ailleurs, des saisons qui s’écoulent dans un autre espace. Je suis happé dans une réalité virtuelle où défile sous mes yeux la succession des saisons sur de vastes étendues balayées par le vent sifflant sa mélodie aiguë, le froid des montagnes silencieuses à la fonte des neiges où s’entend juste l’harmonie de l’eau qui coule. La mélancolie me gagne au rythme de ces cordes et de ces archers. Les yeux toujours fermés, je me vois désormais dans une grande pièce claire au moment où une rafale de vent frappe la grande baie vitrée et m’extirpe de la lecture dans laquelle je suis plongée. A vingt-trois heures, le soleil éclaire encore sous ces latitudes. Je m’approche de la baie et observe des rennes qui paissent dans la grande prairie qui entourent le logis.
Les pièces jouées par l’orchestre me transportent dans ces différentes saisons selon l’instrument dominant du moment. Avec les cuivres, j’entends siffler le vent et je vois la neige s’élever de la plaine blanche devant moi. Quand les cordes de la harpe surgissent, j’aperçois le ruisseau descendant la montagne à la fin de l’hiver et à la fonte des neiges, puis le roulement des percussions me ramène en été avec le grondement des orages et alors les flots grossissent avec les chutes d’eau et les torrents dévalent la pente pour se créer un chemin à travers le relief et les roches.
J’aime cet endroit, entouré de cette vaste prairie où paissent les rennes et plus loin la forêt de sapins abritant ses secrets. J’aime le silence de ces espaces quasi-dénudés seulement perturbés par les bruits naturels des intempéries et des éléments. Cette musique me projette dans cette immensité hivernale où, après deux mois de nuit totale, le soleil réapparaît, dépasse à peine l’horizon et fournit cette douce lumière peu chaude avec ses rayons juste au-dessus des arbres.
Les musiciens et l’homme à la baguette nous transportent littéralement dans un autre monde. Ont-ils pioché dans ces contrées lointaines leur énergie ? Ont-ils affronté ces lieux extrêmes où la nature dicte ses lois ?
J’ouvre les yeux, je vois cette femme aux pieds nus qui, en caressant sa harpe, nous accompagne d’une sérénade apaisante qui m’aide à revenir dans le monde réel où je sens la présence de mes semblables concentrés sur ces personnages, dans l’arène en bas, qui nous font voyager et vibrer.
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