« Sur le carreau »

Rendez-vous d’écriture autour de « La mécanique des cartes » ! Après la visite guidée du Musée français de la Carte à jouer à Issy-les-Moulineaux, Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, a invité chaque écrivante à tirer une carte à jouer. Le ton du récit à construire était dicté par la couleur, le personnage ou la valeur.

À suivre le récit imaginé par Carmen ! 

Sur le carreau

Je suis un joueur. 

Un vrai, un dur, un pur.

Un de ceux qui sont prêts à tout pour engager, miser, gagner, tricher.

Mis à part ma dévorante passion pour le jeu, ma vie ne présente aucun relief particulier. J’ai 46 ans, un boulot de cadre, pas de petite amie officielle, un appart dans un quartier populaire, bref une existence tranquille.

Mais, parfois il en faut pour que tout dérape et que les choses prennent une tournure que vous n’aviez pas prévu au départ.

Tout était parti, d’une conversation avec un ami m’indiquant une nouvelle salle de jeu, où il fallait être coopté et qu’il était tout disposé à le faire. Voilà qui tombait à pic, ces derniers temps je n’avais pas eu de veine et j’avais besoin de me refaire la cerise. Je commençais à cumuler les dettes un peu partout et je craignais d’être interdit de jeu, ce qui aurait été une cata pour le  joueur compulsif que je suis.

A l’aide d’un code, je validais mon inscription sur un numéro étranger. Si cela me semblait curieux, je passais au dessus et je me rendis au tournoi de poker, un soir de semaine. L’endroit était assez mal famé, un peu comme dans les films de gangsters des années 50. Un véritable cliché qui aurait dû m’inspirer de la méfiance, mais l’amour des cartes avant tout.

La salle de jeu se trouvait à l’arrière d’un bar miteux où seuls quelques clients vidaient verres sur verres au comptoir. Au sol, de la sciure absorbait un liquide non déterminé. Dès que je posais un pied à l’arrière, je fus assailli par une odeur tenace de fumées de tabac, d’alcool bon marché. Une dizaine de joueurs, autour de trois tables, ne levèrent pas les yeux à mon arrivée. Chacun s’occupait de sa main et c’était tout. D’un signe de la tête, je compris que je pouvais prendre place à l’une d’elle et ainsi je pus commencer à jouer.

Bon, je ne peux pas dire que j’étais verni. Les parties s’enchaînent sans que jamais je ne rafle quoi que ce soit. Autant le dire tout de suite, je perdais. 

Alors, soit c’étaient de très bons joueurs et je n’avais pas le niveau, soit ils trichaient tous sans exception. Je voyais avec angoisse l’instant où j’allais devoir me coucher lamentablement, et ça c’était hors de question. 

Le temps était donc venu de remédier à cette malchance. J’avais des ardoises partout et je ne voulais pas prendre le risque de les aggraver. J’avais donc prévu de quoi renverser la tendance, une carte savamment dissimulée et hop on remporte le tour. Car la chance est une très jolie fille mais la demoiselle est versatile et n’hésite pas à se trouver un nouveau partenaire pour s’amuser.

La question fut, en préparant mon plan, quelle carte prendre.J’avais opté pour le 5 de carreau, un peu passe-partout mais très utile. Allez, c’était parti pour une quinte flush et je raflais tout, au grand désarroi des autres joueurs, surpris par mon coup d’éclat. Ce fut tout simplement magique. Néanmoins par prudence, je décidais d’en rester là. Inutile d’attirer le mauvais œil sur soi, cette dernière partie était suffisante pour moi. Mes gains et retour casa car il se faisait tard. Simple, rapide et efficace. Et puis, comme je n’avais pas mes habitudes ici, je n’avais aucune envie de rester plus que nécessaire. Le quartier ne m’inspirait pas confiance, avec des poubelles abandonnées, des rats téméraires et des habitants chelous.

Au moment de partir, je fus interpellé par un homme se présentant comme le patron de l’établissement. Il voulait saluer mon éclatante victoire en m’offrant un verre dans son bureau. Je suis du genre méfiant mais je ne refuse jamais lorsqu’on m’offre un whisky. A l’instant où j’entrais dans la pièce, je fus cueilli par 4 gaillards à la mine patibulaire, et ces 5 personnages ne me regardaient pas avec la bienveillance supposée dans une invitation.

Dès lors, de whisky, il n’en fut question, mais de comment je m’y étais pris pour remporter la partie alors que j’aurais dû me coucher. Je tentais de bredouiller de vagues explications, minables tentatives de me sortir de ce mauvais pas. Mais, je sentais bien que rien ne semblait les convaincre et leurs airs mauvais n’auguraient rien de bon.

Je priais donc tous les dieux de ma connaissance afin d’en trouver un qui me viendrait en aide. Pas de bol, aucun ne fit le moindre effort en ma faveur, si bien qu’après quelques claques et coups bien placés, je me retrouvais au sol, le nez dans mon propre sang et quelques dents sur le parquet.

Je dûs perdre connaissance car je rouvris les yeux à l’arrière d’une fourgonnette, pieds et poings liés, un ballon puant sur la bouche, des lests autour de mes chevilles. Nous roulâmes longtemps, la circulation, ralentie au début, devint fluide ensuite et pour finir chaotique dans ce qui semblait un chemin de terre.

Arrêt brutal, les portes du véhicule s’ouvrirent et laissèrent passer un air frais qui caressait mon visage tuméfié. Des lampes torches éclairaient la nuit et deux des gaillards me sortirent sans ménagement, et me jetèrent sur l’herbe humide. 

Autour de moi, les 4 mens in black semblaient attendre des ordres du cinquième, qui, cigare aux lèvres, mains dans les poches se délectait de la situation.

Ça y est, je sais, on tournait un film. Vous savez un film policier genre série noire avec des bandits, des flics ripoux etc etc. Ok, c’est super bateau mais ça fonctionne plutôt bien, les spectateurs adorent ce genre de situation. Là c’était plus vrai que nature. Le réalisateur allait crier « Coupez » et tout allait s’arrêter. « Balancez-moi ça à la baille. Pas de temps à perdre avec des petites frappes. C’est rien qu’un sale tricheur. Le poker, c’est une affaire d’hommes, pas de pauvres mecs. »

J’essayais bien de crier, que j’allais rendre l’argent, qu’il s’agissait d’une horrible méprise, que je reviendrai plus jamais dans leur club. Au début, l’eau glacée me saisit tout le corps, et je me débattais comme un beau diable afin de tenter de rester à la surface. Peine perdue, je coulais à pic. 

Curieusement, une forme de sérénité, de résignation m’envahit le cœur.

Je sentais une paix intérieure. Jamais auparavant, je n’avais éprouvé ce sentiment de quasi bien-être. 

Je fermais les yeux et acceptais mon sort.

J’étais un joueur.

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