Rendez-vous d’écriture autour de « La mécanique des cartes » ! Après la visite guidée du Musée français de la Carte à jouer à Issy-les-Moulineaux, Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, a invité chaque écrivante à tirer une carte à jouer. Le ton du récit à construire était dicté par la couleur, le personnage ou la valeur.
À suivre le récit imaginé par Muriel !
Grand-mère aux sept familles
« Je ne sais pas jouer aux cartes » murmure à voix haute la femme à la jupe bleue vichy dès qu’elle aperçoit ce musée dont elle va franchir l’entrée pour déambuler entre les deux étages éclairés par une douce pénombre. Elle soliloque, accoudée sur la rambarde plongeant sur le carré de camélias à peine en fleur. Une annonce de printemps.
Cette phrase, elle la fredonne en ritournelle. « Je ne sais pas jouer aux cartes » un peu dépitée de ne rien connaître, un peu étonnée de se confronter « ici » à cette soudaine étrangeté. Le petit soleil de février la réchauffe ; elle écoute le monde des bruits de la rue ; les arbres bruissent et tanguent ; elle ignore tout et pourtant ce matin reviennent des bribes de souvenances, des fulgurances qui ébrèchent sa mémoire. Elle ne sait pas jouer aux cartes, ses parents ne l’ont jamais initiée et les frères et les sœurs qu’elle n’a jamais eus ne l’ont pas emportée dans les virevoltements des jeux enchanteurs. Elle se souvient de cette semaine – sept jours égrenés sur le bout des doigts – où fillette, sa grand-mère l’avait accueillie dans cette maison solitaire à l’orée des bois et posée au bout du village sur un haut talus bordé de mûriers et de noisetiers. Une fin d’école, un début interminable de grandes vacances. Il avait plu de cette pluie fine, de cette pluie frêle, de cette pluie infinie qui écartait les passants, éloignait les visiteurs, enfermait dans une cuisine au carrelage sali par les empreintes des pas de retour du jardin. Aucune trace d’oiseaux- pas de volée de moineaux- des flaques d’eau- un silence épais-des lapins recroquevillés dans le clapier- des poules égarées sur des nichoirs. Un potager invisible derrière des carreaux embués, des yeux écarquillés pour pourchasser les nuages. Un sale temps où il fallait chasser la pluie et l’ennui.
Sa grand-mère, qu’elle appelait mémé, vêtue de ce tablier à carreaux, brodé de ses initiales, serré à la taille, tout comme les cheveux étincelants de blancheur, portés en chignon en haut de la tête tenta de la divertir, de briser les ratés de ce temps de grisaille. Sa mémé, malgré des genoux douloureux, la voussure du dos, grimpa au grenier pour y soutirer de l’oubli des boîtes en bois. Elle en ouvrit les couvercles habillés de guirlandes fleuries, de figurines de petits chevaux, les ferrures rouillées, le vernis écaillé. De ses doigts mangés par l’arthrose, fripés par les lessives à l’eau froide, déformés par l’usure de l’usine de parapluies, abîmés par le frottement des outils de jardin, la vieille dame s’aventura à poser sur la toile cirée aux formes géométriques, polygones, losanges, triangles et carrés des pochettes cartonnées. Elle retira de la première des cartes rectangulaires que la fillette pouvait tenir dans la main : des noires, des rouges, des chiffrées, agrémentées de dames hautaines, vêtues avec élégance, porteuses de couronnes, des hommes flamboyants, des diadèmes sur la tête, des garçons modestes et taciturnes. D’une voix calme, sa mémé lui lança « On va jouer à la bataille ». Elle lui édicta des règles insoutenables où pour gagner, il fallait s’emparer de l’adversaire, le combattre, le réduire à néant. Le fort gagnait toujours et le petit, avalé, disparaissait. Enfant docile, elle commença la partie.
Sa première carte, avec ses sept carreaux rouges, engloutie par un magistral as de pique agité par sa mémé. Elle refusa de poursuivre le jeu, de continuer à se confronter à cette terreur, à cette violence, à cette injustice. Pourquoi cet as de pique prenait tant de valeur ? Il tétanisait cette gamine qui ne devait jamais s’habiller comme l’as de pique et de surcroît éduquée dans le respect inconditionnel des gens de peu, des obscurs comme ces valets insignifiants et ces petites cartes si minables ? Le mot bataille, un mot funeste, funèbre, à bannir qui ne procurait que du frisson, de la colère, de la désillusion, des larmes amères. La vieille dame, peinée, remisa ce jeu dans la boîte, chercha à contenir et à détourner cette tristesse. Elle l’invita à se pencher sur un jeu des sept familles. Un préambule alléchant pour une enfant solitaire. Les cartes divertissantes par leur graphisme et la désignation des familles par des noms fantaisistes, la nécessité de créer une généalogie, de fonder une filiation la séduisaient. D’un seul coup, elle s’esclaffa, s’époumona, sanglota « Tu m’as volé ma famille ». Sa précieuse mémé venait de lui arracher tout plaisir en lui ôtant le visage bienveillant d’un père imaginaire- deux syllabes effacées de l’abécédaire de son enfance.
La pluie avait cessé. Les hirondelles bavardaient sur les fils pour célébrer le retour de l’été. La petite fille, en secret, décida préférer chasser les escargots, rapiner dans les vergers, cueillir les fraises, équeuter les haricots, sarcler le potager, saisir l’arrosoir pour asperger les pieds de salades, lire jusqu’à s’endormir sous le tilleul odorant, virevolter sur son vélo dans les allées mouillées, apprendre des mots inconnus, tracer des lignes sur un calepin.
Et devant ce majestueux bâtiment, ce 7 février, cette femme à la jupe bleue vichy comprit pourquoi ce sept de carreau et ces sept familles, elle les avait remisés pour d’autres préférences. Le monde des cartes avait volé en éclats et elle avait découvert des émerveillements pour la vie entière.
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