Rendez-vous d’écriture autour de « La mécanique des cartes » ! Après la visite guidée du Musée français de la Carte à jouer à Issy-les-Moulineaux, Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, a invité chaque écrivant à tirer quatre cartes d’oracle*. Puis, elle les a invités à se laisser porter par les dessins, les couleurs, les formes pour imaginer un oracle intuitif à partir des vibrations ressenties ou pour créer une histoire inspirée par leurs cartes, selon leurs propres énergies.
À suivre le récit imaginé par Dominique !
Peace and love
Une caravane toute pimpante et coquette était posée là, en pleine lumière, sur la placette nue qu’un urbaniste inspiré avait cru bon de placer en plein milieu d’un grand carrefour, à la croisée de sept boulevards.
S’il était déjà périlleux en soi de traverser cette arène vrombissante et toréer avec les voitures pour y accéder, il fallait en plus ne pas avoir peur du ridicule. Ou alors avoir une sacrée dose d’autodérision. Et à coup sûr une grosse motivation. Car si cette petite caravane était rutilante, elle était décorée de fleurettes aux couleurs vives façon van des sixties et flanquée d’un immense cœur rouge en carton. Belle, anachronique, mais surtout… voyante… Il fallait oser, pour qui voulait consulter discrètement, pousser la porte située au beau milieu du cœur rouge en carton, au vu et au su de tous les automobilistes.
En son sein trônait Mademoiselle Shirley, baignant dans une lumière rougeoyante. C’était une sylphide rousse et mutine, avec un fin bandeau autour du front et une large médaille « peace and love » en collier. Les notes de « Paint it black » des Rolling Stones résonnaient en sourdine. L’ambiance était délectable.
« Entrez, bel inconnu. Ne soyez pas impressionné, vous êtes ici dans une caravane bienveillante qui peut vous guider sur votre chemin. Tirez quatre cartes et vous verrez ».
Inconnu, oui. Beau ?… Envoûté par l’atmosphère ambiante, il tira quatre cartes, sans la quitter des yeux Mademoiselle Shirley.
« La carte du cœur… Vous êtes entré ici par la porte du cœur, ce n’est pas par hasard ».
Elle avait l’œil qui frisait. Il se sentit tout électrisé. Oui, c’est vrai que du côté cœur… si ça n’était pas la bérézina totale, c’était quand même morne plaine. Ce n’était pas faute d’essayer, mais ses tentatives étaient toujours suivies d’un grand flop. C’était ce qu’elle voulait dire ? Quoiqu’il en soit, il n’était pas venu là pour entendre parler de son présent, il voulait connaître son futur, un futur un peu plus reluisant tant qu’à faire.
« … Associée à la carte de la lumière… Vous cherchez l’âme sœur qui vous révèle à vous-même ».
Il rêvait ou elle lui avait fait un clin d’œil ? Oui, bien sûr qu’il cherchait l’âme sœur, pensa-t-il un peu énervé par cette banalité. Même à moitié sœur, ça lui conviendrait. Elle retourna la carte suivante qui représentait une cage et un oiseau qui s’envole.
« Vous rêvez d’être libre, c’est-à-dire que vous souhaitez ardemment exprimer vos idées, vos envies … Quelque chose ou quelqu’un vous en empêche ».
Pas faux. Il avait bien une vague idée de ce qui le bridait, mais de là à s’y confronter… Ce serait mettre en péril tout son équilibre actuel, patiemment bâti année après année pour se préserver. Et si ses défenses s’effondraient, que resterait-il alors ? Le vide ? L’angoisse ? Fallait-il qu’il soit à bout de ressources pour aller chercher des réponses dans une caravane exotique, auprès d’une Mademoiselle Shirley, enchanteresse. S’il avait fait preuve d’un tel héroïsme en traversant ce carrefour bondé, c’est que quelque chose en lui devait sacrément avoir envie de bouger. Justement, la dernière carte enfonça le clou.
« Et la carte du papillon… C’est très clair, vous sentez l’envie irrépressible d’évoluer malgré tout ce qui vous retient. Et vous avez tout à fait raison de vouloir vous lancer dans cette voie, vous ne pouvez pas lutter contre le changement car la vie est mouvement ».
Elle l’observa d’un œil tendre et pétillant. Il en resta bouche bée. Saisi par l’évidence de sa phrase, il sentit ses amarres vaciller. Cette porte en cœur, c’était un signe, une porte d’accès à une autre dimension bien sûr, il allait la franchir et décoller vers d’autres horizons ! Au diable les censeurs, les chaînes qui l’entravaient, il allait goûter l’imprévu, le non planifié, l’inconnu, il était prêt à se laisser emporter. Il avait envie d’horizons venteux, de chemins joyeux même si incertains, il voulait être secoué, renversé, étonné, il voulait se sentir vivant.
Le regard affriolant de Mademoiselle Shirley lui laissait entrevoir mille gourmandises et agaceries, des découvertes grisantes et des aventures affolantes, loin de sa vie terne. Il se vit accrocher la caravane à sa voiture et tailler la route avec elle.
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*Oracle inspiré, Emilie Dedieu – www.editions-tredaniel.com
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