« Un idéal en jachère »

Pour la Journée internationale des Droits des Femmes, célébrée le 8 mars (voir post précédent), À Mots croisés a choisi de partir à la rencontre d’un homme, d’un  homme d’état : Léon Blum. Il fut le premier à nommer des femmes ministres, à une époque où elles n’avaient ni le droit de voter, ni celui de se présenter à des élections : Suzanne Lacore à la protection de l’enfance et de la santé publique ; Irène Joliot-Curie à la Recherche ; Cécile Brunschvicg à l’Education. C’était en 1936, à l’arrivée au pouvoir du Front Populaire. 

À suivre, le récit imaginé par Muriel, lors de l’atelier « Voix de femmes » proposé par Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, à l’issue de la visite guidée de la Maison de Léon Blum à Jouy-en-Josas. Le temps long d’écriture était centré sur les femmes dans les années Blum. 

https://www.maisonleonblum.fr/

https://fr.wikipedia.org/wiki/Cécile_Brunschvicg

https://fr.wikipedia.org/wiki/Suzanne_Lacore

https://fr.wikipedia.org/wiki/Irène_Joliot-Curie

Un idéal en jachère

Jeanne s’incline sur la pierre à évier et regarde par la fenêtre le premier bourgeon, la première fleur éclore. Des questions flottent vers cet homme qu’elle chérit depuis l’adolescence, dès l’instant, où elle a croisé ce cousin éloigné et si proche dans le salon d’un autre bâtisseur portant le nom de Marcel Sembat. 

Il est déjà mars, une brume éphémère recouvre le sol nu. Le jour recommence. Jeanne écoute le chant des racines. Elle prépare avec attention un petit-déjeuner frugal qu’elle compose avec les ingrédients qu’Emilienne a posés dans le garde-manger. La bonne – appelons-la ainsi  – a enfourché sa bicyclette pour vivre un samedi de répit gagné par le monde ouvrier sur ces éprouvantes semaines de labeur. Les alertes du matin résonnent dans la maison. Léon entame la lecture quotidienne du Populaire, feuillette L’intransigeant, tourne les pages du Figaro, consulte un article des Temps modernes, une tasse de café dans une main, une cigarette dans l’autre, devisant sur l’appel de Stockholm. Tous deux proclament leur haine de la guerre et clament leur indignation à l’utilisation de l’arme atomique. Ils glissent à pas feutrés vers la bibliothèque ; lui pour rédiger des notes éparpillées sur un calepin ; elle pour rêver encore.

Avec mars, le magnolia floconne ; les oiseaux bavardent aux confins du silence ; une journée de fausse quiétude entre les arbres de solitude et les questions qui obsèdent Jeanne. C’est elle qui va rompre cette tranquillité dans cette pièce habitée par des livres annotés de remarques, des recueils de poésie, des romans sociaux de Vallès à Zola, des ouvrages de philosophie, de sociologie ; certains dédicacés par leurs auteurs au gré des belles rencontres qui forgent la vie, d’autres achetés au gré des balades et des colloques. Un lieu mémoriel et paisible pour ces amoureux forcenés de la paix. Il est arrivé le temps pour Jeanne d’essayer de saisir, de comprendre pourquoi ce fin lettré, cet homme déterminé, généreux a brisé un mouvement, une progression des femmes dans le monde de la politique. 

Au bord de la baie réchauffée par la fraîcheur de mars, Jeanne ignore le drame assourdissant qui va bouleverser leur dernier printemps. Mais elle pressent que le temps leur est compté de se murmurer leur tendresse, de s’avouer leur manquement, de comprendre leurs ratés, de gommer les ratures.

« Tu as nommé trois femmes au gouvernement sous le Front populaire. L’une portait un nom prestigieux, riche d’une histoire familiale, d’une trajectoire migratoire, d’une passion acharnée pour la recherche, les sciences, les progrès ; fille d’une femme deux fois prix Nobel, le premier de chimie et le second de physique. Irène Joliot-Curie, nommée à juste titre à la recherche, partira vite, affectée par la tuberculose. La seconde, tout à fait oubliée, méconnue, Cécile Brunschvicg à l’Education nationale, combattante des droits des femmes et de l’égalité, sous l’égide de Jean Zay, une flopée de textes sur les cantines scolaires, la délinquance, une initiatrice de la professionnalisation du travail social. Tu te souviens de la troisième, Suzanne Lacore, à côté d’Henri Sellier à la protection de l’enfance ». Il sourit derrière cette moustache qu’il n’a jamais abandonnée sa vie durant, tout comme ses idées socialistes. Il avait choisi trois femmes et en fin stratège les avait nommées pour représenter les trois formations de gauche. Irène pour le Parti communiste, Cécile membre du Parti radical, Suzanne pour le Parti socialiste. Jeanne se tait, car elle connaît Léon et elle l’a arraché à sa lecture. Il pourrait devenir taciturne, maussade. Il pourrait grommeler, maugréer de cette lecture interrompue et des reproches en filigrane de ces remarques policées.

« Trois femmes au gouvernement, une merveilleuse avancée, je t’en sais gré Léon ». Elle poursuit sur un ton narquois. « J’aurai pu être fière de cette nomination, de cette stratégie pour donner à des femmes une place, à celles qui n’obtiendront le droit de vote qu’en avril 1944. Tu sais contourner les textes, combler les vides, en adroit politicien. Oui, Léon, j’aurai pu être fière de cette première nomination, de ce qu’elle témoignait pour l’avenir des femmes. Je partage toujours ce désir d’équité et, dans mon for intérieur, ton côté novateur, créateur m’émerveille. J’ai toujours approuvé ce projet, ton combat pour porter des femmes à des places de réflexion, de prise de décision. Mais, tu leur as procuré en réalité une place dérisoire, fugace en accolant à leur fonction le préfixe « sous » suivi d’un tiret. Oui, tu as rendu leurs rôles modestes. Ton idée était puissante mais tu n’as pas su préserver la force de cet élan. Tu as diminué leur importance. Tu as dissimulé leur force et pourtant tout comme toi, Léon, elles ne craignaient ni l’adversité, ni de combattre pour embellir des vies ».

Léon écoute, le regard nonchalant posé sur le jardin, cette voix vénérée racontant le voyage de leur vie. Elle l’a toujours étayé, il l’a souvent entendu ; elle l’a souvent défendu, il l’a toujours respectée. Ils se sont tant aimés.
Et soudain, il tente de se défendre avec des banalités, des balivernes, des formules ampoulées. Sa voix gronde. Il fulmine. Il se méprise à cet instant de leur échange, lui toujours dans un quant à soi, une prestance naturelle, un raffinement du verbe, une éloquence recherchée.

Emilienne pose sa bicyclette au pied du magnolia alourdi par cette floraison pour vite attraper le panier du pique-nique qu’elle a oublié. Elle entre dans la cuisine, glisse sur les tommettes. Elle s’éloigne vite, car elle s’inquiète d’une hauteur de ton inhabituel, des éclats de colère, des bribes de remarques, des épithètes péjoratifs, des critiques à peine dissimulées. Elle se sauve, car se fissure l’image d’un couple attentionné, délicat, tendre. Elle retient son souffle ; elle ne comprend pas le sujet de cette tumultueuse discorde. Soulagée que ni Jean, ni Robert ne viennent pointer leur nez par cette matinée printanière et converser sur l’actualité avec des parents fâchés, irrités, contrariés par des divergences et de la couardise.

Léon se tait. Jeanne cherche à saisir derrière les volutes de fumée de son grand homme, de son amoureux éperdu, des remords, des flottements. Il connaît le cher projet de son épouse de construire une école pour les illettrés, les sans-formation, les femmes à la dérive, les perdus de l’école communale et de conduire ces élèves de l’à côté, en déroute vers un métier entre soins et accompagnement. Lui si attaché à la justice sociale, à la promotion sociale, à la fin de la répétition de la misère, de la pauvreté, il lui annonce son soutien indéfectible, en miroir à celui qu’elle lui a toujours apporté. Les pionnières de cette éducation populaire se prénommaient Cécile et Suzanne, il ne les avait pas oubliées ; elles jalonnaient sa mémoire et fondaient la légitimité de cette école différente. Il la défendrait avec ferveur.

Fin mars, Jeanne poursuivit seule avec ténacité cette part de rêve, Léon s’en était allé vers d’autres songes d’humanité.

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