« Quand Léon Blum, sa femme Jeanne et leur domestique Emilienne parlent… des femmes »

Pour la Journée internationale des Droits des Femmes, célébrée le 8 mars (voir post précédent), À Mots croisés a choisi de partir à la rencontre d’un homme, d’un  homme d’état : Léon Blum. Il fut le premier à nommer des femmes ministres, à une époque où elles n’avaient ni le droit de voter, ni celui de se présenter à des élections : Suzanne Lacore à la protection de l’enfance et de la santé publique ; Irène Joliot-Curie à la Recherche ; Cécile Brunschvicg à l’Education. C’était en 1936, à l’arrivée au pouvoir du Front Populaire. 

À suivre, le récit imaginé par Laurent, lors de l’atelier « Voix de femmes » proposé par Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, à l’issue de la visite guidée de la Maison de Léon Blum à Jouy-en-Josas. Le temps long d’écriture était centré sur les femmes dans les années Blum. 

https://www.maisonleonblum.fr/

https://fr.wikipedia.org/wiki/Cécile_Brunschvicg

https://fr.wikipedia.org/wiki/Suzanne_Lacore

https://fr.wikipedia.org/wiki/Irène_Joliot-Curie

Quand Léon Blum, sa femme Jeanne et leur domestique Emilienne parlent… des femmes

« Il faut rompre avec la modestie naturelle des femmes », explique Léon, debout dans la cuisine de la maison de Jouy-en-Josas, derrière Jeanne, assise à la table. Pendant ce temps, Emilienne Horanfe-Rigaud, la cuisinière, s’affaire devant le bourguignon du dimanche.

« Tu as raison parfaitement raison, Léon », lui rétorque Jeanne. « Toi, quand tu étais président du Conseil, tu as voulu faire des choses pour le sort des femmes. Tu as été le premier chef du gouvernement à en nommer dans ton cabinet. Trois, si je me souviens bien. Et tu es le premier homme que je connaisse, qui n’hésite pas à utiliser les mots de féminisme et de féministe ».

« Tu vois, toi qui me critiques tout le temps… », réagit Léon, flatté.

« C’est en étant critiqué qu’on progresse, mon ami », poursuit Jeanne. « A mon avis, tu aurais pu aller plus loin. Regarde ce que tu as écris, cela m’a tellement frappé que j’ai appris la phrase par cœur : ‘‘Ce à quoi nos féministes prétendent, c’est l’égalité totale devant la loi’’. L’éga-li-té to-ta-le de-vant la loi : ce sont tes propres mots. On est encore loin, hein ! Tu as également écrit que tu attaches beaucoup ‘‘d’importance à leur éligibilité’’. Et bien, pourquoi n’as-tu pas institué l’égalité totale devant la loi ? Et pourquoi n’as-tu pas institué le vote des femmes ? C’est de Gaulle, un homme de droite qui vient finalement de le faire ! »

« Ça, c’est bien, le vote des femmes, M’dame Jeanne ! », intervient Emilienne d’une voix grave assourdie par la cuisson du bourguignon. « Moi, quand j’avais 18 ans, un jour, je m’étais pris une formidable gifle de la part de mon père quand j’avais dit que je voulais voter ! » 

Vexé par ce que sa femme vient de lui dire, Léon n’écoute pas Emilienne et reprend : « Tu es injuste, Jeanne ! J’ai toujours été favorable au vote des femmes. C’est le droite et le Sénat qui ont mis des bâtons dans les roues du gouvernement de Front Populaire. Un sénateur a été jusqu’à me dire que les femmes n’avaient pas d’âme et de conscience politique, et qu’elles étaient sous la coupe des curés. Un soir, dans un dîner, un évêque, rendu rougeaud sous l’effet de l’excellent vin qui nous était servi, m’a lancé que j’appartenais au peuple déicide. Et que pour cette raison, je voulais précipiter la gente féminine dans les bras de Satan ! Ce sont ses propres mots. Et puis, il faut dire aussi que les radicaux étaient opposés à l’instauration du droit de vote pour les femmes ».

« Peut-être, Léon, mais tu as manqué de courage politique à ce moment-là », estime Jeanne.

« Ah non, je vais défendre M’sieur Léon, Madame Jeanne. Vous allez un peu loin. Je sais pas ce que c’est que le féminisme et les féministes, j’ai jamais entendu ces mots-là. Regardez, Monsieur Léon, lui, il sait faire la cuisine, c’est pas comme mon fainéant d’ancien mari. L’autre jour, quand vous êtes partie à Paris, c’est lui qui a plumé le poulet pendant que je faisais le ménage ! »

« Oui, mais c’est pas lui qui l’a fait cuire », répond Jeanne.

Léon rougit à cette remarque. « Oui, c’est vrai, je n’ai pas beaucoup de goût pour la cuisine. Et puis, je ne sais pas bien m’occuper des enfants, par exemple quand mon fils Robert me confie sa fille Catherine ».

« Allez, allez, Monsieur Léon. Faut pas se sentir coupable. Madame Jeanne, vous non plus, vous ne faites pas beaucoup la cuisine. Un peu plus que Monsieur Léon, c’est vrai. En plus, vous me laissez souvent faire la vaisselle ! Bon, il faut le dire, c’est mon rôle, hein, je suis quand même payée pour ça ».

« C’est vrai, Emilienne. Sauf que Léon et moi, nous nous disons socialistes. Nous voulons faire progresser la condition des femmes. Mais nous avons beaucoup de mal à mettre nos idées en accord avec nos comportements personnels ».

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