Pour la Journée internationale des Droits des Femmes, célébrée le 8 mars (voir post précédent), À Mots croisés a choisi de partir à la rencontre d’un homme, d’un homme d’état : Léon Blum. Il fut le premier à nommer des femmes ministres, à une époque où elles n’avaient ni le droit de voter, ni celui de se présenter à des élections : Suzanne Lacore à la protection de l’enfance et de la santé publique ; Irène Joliot-Curie à la Recherche ; Cécile Brunschvicg à l’Education. C’était en 1936, à l’arrivée au pouvoir du Front Populaire.
À suivre, le récit imaginé par Carmen, lors de l’atelier « Voix de femmes » proposé par Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, à l’issue de la visite guidée de la Maison de Léon Blum à Jouy-en-Josas. Le temps long d’écriture était centré sur les femmes dans les années Blum.
https://www.maisonleonblum.fr/
https://fr.wikipedia.org/wiki/Cécile_Brunschvicg
https://fr.wikipedia.org/wiki/Suzanne_Lacore
https://fr.wikipedia.org/wiki/Irène_Joliot-Curie
Suzanne et sa vraie vie
Dans l’existence, il a immanquablement des avants et des après. Pour Suzanne, lingère de 21 ans, il eut lieu un jour de mars 1937. Une fin de journée où sa vie bascula vers un horizon nouveau.
Lectrice assidue, la jeune n’a néanmoins pas les moyens d’acquérir des ouvrages de manière régulière. Aussi, la bibliothèque municipale de la rue Parmentier reçoit sa visite toutes les semaines. Dans les rayonnages, elle déambule au gré de ses envies et des conseils de ses amies. Ses livres préférés vont des romans policiers à la romance amoureuse. Suzanne est fleur bleue et rêve en secret du prince charmant, celui qui l’arracherait à sa condition d’ouvrière. Un peu comme la plupart des autres filles de l’usine qui emploie, une main d’œuvre peu qualifiée mais devant, travailler pour subvenir à ses besoins et ceux de sa famille. Suzanne, dont l’origine modeste ne permet pas ou peu d’ascension sociale en dehors du mariage, a toujours cherché dans ces livres une réponse à ses interrogations.
Aujourd’hui, la lingère est en quête d’un titre bien précis. Une œuvre conseillée par Germaine qui travaille au même poste qu’elle. Les conversations rythment les heures de travail les rendant moins longues et moins pénibles. Parfois, agacé par les bavardages incessants des ouvrières, le contre-maître intime l’ordre aux filles de se taire. Alors, elles obéissent mais très vite recommencent dès qu’il a le dos tourné.
Suzanne, a écrit sur un bout de papier le nom du livre car elle craignait d’oublier. « Du mariage » par Léon Blum. Elle connaît l’homme politique mais pas l’écrivain. D’ailleurs, elle admire cet homme bien qu’il soit juif et que dans sa famille, on ne les aime guère mais elle, elle s’en fiche un peu. Léon Blum a représenté tellement d’espoir dans la classe ouvrière, que ce n’est vraiment qu’un détail sans importance. Enfin, après avoir dû requérir l’aide de la bibliothécaire, qui la regarda de travers quand elle enregistra le livre demandé par la jeune fille, elle rentra immédiatement dans l’appartement familial.
Ce soir, elle ne fit pas un détour pour aller voir Germaine. Non, Suzanne était pressée de se plonger dans ce livre qui l’intriguait. Après avoir embrassé sa mère, seule depuis que l’homme qui était son père, était parti courir d’autres aventures, elle fila s’enfermer dans sa chambre.
Dès les premières lignes, la jeune femme, presque fiancée à un jeune homme pressé d’obtenir ses faveurs, fut saisie par le ton moderne et libéral que l’auteur avait choisi. Elle plongea dans les pensées, les idées véhiculées par Léon Blum et se laissa séduire par ce vent de liberté insufflé page après page. Il faisait presque jour, quand Suzanne termina sa lecture. Elle n’avait pas dîné, elle n’avait pas dormi mais elle était pleine d’une nouvelle vitalité, prête à revoir toute sa vie, prête à tout affronter. Elle se prépara comme chaque matin pour aller travailler à l’usine mais ce ne serait pas une journée de travail comme les autres.
Déterminée comme jamais, elle irait tout d’abord aller voir Léontine qui s’occupait du syndicat. Peu de femmes y avait adhéré mais Suzanne le ferait – même si cela allait lui causer des ennuis. La liberté et l’émancipation sont un combat et ça, elle était prête à le faire. Les batailles demandent du courage et surtout de montrer l’exemple pour que d’autres suivent sa voie.
Il avait suffit d’un livre, des idées d’un homme pour qu’elle, Suzanne, devienne une autre femme.
Laisser un commentaire