Pour la Journée internationale des Droits des Femmes, célébrée le 8 mars (voir post précédent), À Mots croisés a choisi de partir à la rencontre d’un homme, d’un homme d’état : Léon Blum. Il fut le premier à nommer des femmes ministres, à une époque où elles n’avaient ni le droit de voter, ni celui de se présenter à des élections : Suzanne Lacore à la protection de l’enfance et de la santé publique ; Irène Joliot-Curie à la Recherche ; Cécile Brunschvicg à l’Education. C’était en 1936, à l’arrivée au pouvoir du Front Populaire.
À suivre, le récit imaginé par Dominique, lors de l’atelier « Voix de femmes » proposé par Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, à l’issue de la visite guidée de la Maison de Léon Blum à Jouy-en-Josas. Le temps long d’écriture était centré sur les femmes dans les années Blum.
https://www.maisonleonblum.fr/
https://fr.wikipedia.org/wiki/Cécile_Brunschvicg
https://fr.wikipedia.org/wiki/Suzanne_Lacore
https://fr.wikipedia.org/wiki/Irène_Joliot-Curie
Un vent nouveau souffle
Paris, le 12 février 1907
Ma chère Léontine,
Je n’ai jamais rien dit mais aujourd’hui je n’en puis plus. Si je prends la plume pour vous écrire, c’est que j’ai grand besoin de confier les questionnements qui m’assaillent. Et je sais pouvoir trouver auprès de vous une oreille attentive et compréhensive, ce d’autant que je connais votre appétence pour la cause des femmes et de leurs droits.
Figurez-vous ma chère Léontine que dimanche en matinée, Louis s’est piqué de m’emmener à la première d’une pièce de théâtre de M. Emile Fabre, la Maison d’Argile. J’ai trouvé le jeu des acteurs mélodramatique à l’excès, mais là n’est pas le sujet. Il s’avère que cette pièce est en fait un véritable réquisitoire contre le divorce. Pendant trois actes, M. Fabre entend en effet démontrer que la famille, de solide maison de pierre, devient aussi friable qu’une maison d’argile dès lors que le socle du mariage traditionnel est brisé. Je trouve malgré tout que cette métaphore généraliste manque singulièrement de finesse.
Le divorce est légal sous notre IIIe République, mais il semble de bon ton de le dénigrer depuis qu’il a été rétabli par la loi Naquet, ne trouvez-vous pas ?
En tout cas, pour ce qui me concerne chère Léontine, je n’hésiterai pas à faire valoir ce droit si d’aventure la vie conjugale me devenait intenable.
Vous connaissez les conditions de mon mariage, imposé par mon père dès mes dix-huit ans pour, quoiqu’il en dise, conforter ses intérêts et son statut social, et comment mes relations avec Louis ont évolué. Si je me suis tout d’abord conformée à mon rôle d’épouse et de mère, je ne supporte plus aujourd’hui d’être cantonnée à la bonne tenue de la maison, à l’éducation des enfants, au rôle de faire-valoir. Je ne suis pas une petite chose faible qui ne doit qu’obéir et subir. Et je l’ai fait savoir à mon mari – quoique de manière un peu véhémente, je le concède. Mais je crois néanmoins avoir été entendue et, étonnamment, Louis n’a pas semblé hostile.
Car enfin, cela me paraît de plus en plus évident, il est grand temps de cesser d’exister à travers le prisme masculin, de se sous-estimer, de se suffire du rôle qui nous est attribué. Je ne sais à quoi ce soudain ras-le-bol est dû, peut-être à nos dernières conversations sur ce sujet, chère Léontine. J’estime pouvoir apporter mon énergie et mes connaissances à des actions constructives en dehors du foyer, œuvrer pour le bien commun, non pas contre mais aux côtés des hommes. Les femmes ont tout autant qu’eux leur mot à dire en matière sociale et politique !
Nous avons été reçus mardi soir chez les Belmont. La soirée fut fort animée. On ne parlait que du livre de Léon Blum « Du mariage », qui fait grand scandale en ce moment. En avez-vous entendu parler ? Léon Blum y rebat les cartes sur les mœurs et la place des femmes au début de notre XXème siècle. Il va complètement à rebours de la pensée dominante. Pensez donc, selon lui, la nature féminine n’est pas fondamentalement différente de la nature masculine en termes de besoins et d’aspirations et plus, comble de « l’immoralité », il ose exprimer que le mariage est une institution reposant sur l’ignorance des femmes et l’hypocrisie des hommes !
Les uns arguaient que c’était une hérésie, les autres que les femmes tout autant que les hommes avaient tout-à-fait le droit de connaître une vie sentimentale et sexuelle libre avant de se marier. Je vous laisse imaginer les débats passionnés qui ont eu lieu entre tenants de la tradition et partisans de ce nouveau courant de pensée.
En tout cas, je suis quant à moi révoltée que les femmes soient encore majoritairement considérées comme des subalternes. Elles ne doivent plus dépendre de leur mari pour s’éduquer, travailler, se soigner. Il est temps que les mentalités évoluent.
Un vent favorable souffle, ma chère Léontine !
Votre amie dévouée
Hortense
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Photo © Maison Léon Blum / Collection particulière et Musée de l’Histoire vivante, Manuscrit de l’essai Du mariage, publié en 1907, réédité en 1937, Albin Michel, Paris.
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