Pour la Journée internationale des Droits des Femmes, célébrée le 8 mars (voir post précédent), À Mots croisés a choisi de partir à la rencontre d’un homme, d’un homme d’état : Léon Blum. Il fut le premier à nommer des femmes ministres, à une époque où elles n’avaient ni le droit de voter, ni celui de se présenter à des élections : Suzanne Lacore à la protection de l’enfance et de la santé publique ; Irène Joliot-Curie à la Recherche ; Cécile Brunschvicg à l’Education nationale. C’était en 1936, à l’arrivée au pouvoir du Front Populaire.
À suivre, le récit imaginé par Jean-François, lors de l’atelier « Voix de femmes » proposé par Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, à l’issue de la visite guidée de la Maison de Léon Blum à Jouy-en-Josas. Le temps long d’écriture était centré sur les femmes dans les années Blum.
https://www.maisonleonblum.fr/
https://fr.wikipedia.org/wiki/Cécile_Brunschvicg
https://fr.wikipedia.org/wiki/Suzanne_Lacore
https://fr.wikipedia.org/wiki/Irène_Joliot-Curie
Les voix du comptoir
− Hé Jo, tu me sers un p’tit rouge.
L’homme qui vient de rentrer, toge grise sur l’épaule, porte la tenue des paysans, hèle après celui qui est derrière le comptoir de ce bistrot de la campagne de l’ouest parisien.
− Tiens, te voilà mon Gustave. Bin, ça fait quelque temps qu’t’es pas v’nu par ici.
Un brouhaha anime la salle où de petits groupes attablés, jouent aux cartes, lisent et commentent la presse, ou dissertent des derniers événements.
Assis dans mon coin, ma chicorée sur la table et stylo à la main, j’observe et j’écoute ce peuple puis note sur mon cahier quelques bribes saisis à la volée.
− Ah, ben mon gars vu c’que j’ai vu dans l’ journal, c’est l’ monde à l’envers. T’as entendu ce qu’on dit ?
− De quoi qu’tu veux parler mon Gustave ?
− Comment ça t’as pas entendu ? Des femmes sont nommées au gouvernement.
À cette dernière phrase, un court silence rompt le brouhaha de la salle.
− Ah ça, c’est un événement.
Dans la salle jaillit alors un flot de commentaires, dont certains m’échappent.
− Conneries, conneries que ce Blum, hurle un petit rond, mousse à la moustache.
− A-t-on idée ? Où va-t-on avec des décisions comme ça, reprend un autre à une autre table.
L’animation monte d’un cran, alors que chacun y va de son opinion.
− Allons, allons messieurs, tonne un homme, la bedaine sereine, en posant son journal, il faut avancer et il faut du sang neuf pour c’la.
− Qu’est-ce ki raconte çui là s’égosille un homme mal rasé assis à côté du moustachu.
− Ah vous alors, toujours à vouloir chambarder le monde, éructe l’homme à la moustache.
− Jo, apporte l’anisette, crie un quidam à une autre table
− Hoho, reprend Gustave, avec ça, ça va chauffer.
Et là ça arrive dans tous les sens, de différentes tables de la salle.
− Bientôt vous allez vouloir les faire voter aussi.
− Nous sommes tous des humains, que faites-vous de l’égalité ?
Jo vient poser la bouteille d’anisette devant l’homme qui l’a demandée. Ce dernier éclate :
− Égalité d’accord, mais chacun doit être à sa place. Celle d’une femme est au foyer, auprès de son mari et de ses enfants ou à la cuisine.
− Mais ce monsieur a raison les amis, nous devons évoluer dans nos idées si nous voulons avancer et progresser. Le monde de demain ne nous atteindra pas. Nous devons le devancer, le créer, le modeler à notre image et selon nos souhaits…
− Ça y est voilà l’intello qui s’réveille, souligne le moustachu.
− … Nous voulons un monde nouveau pour nos enfants, pour qu’ils s’expriment librement et se réalisent pleinement ! Tout le monde, je dis bien tout le monde doit participer à cette œuvre avec toutes nos forces et la contribution de toutes et tous.
− Eh bien, ça nous prépare une belle révolution, reprend Jo revenu derrière son bar. Dans quelques temps mon bistrot s’ra rempli de bonnes femmes !
− A la bonne heure ! conclut Gustave. Sers-moi donc un aut’e ballon !
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