« Les Hortensias »

​Après un temps de débat philosophique sur «Les conflits peuvent-ils avoir des vertus ? », Valentine Pardo @laphilosopheuse invite chaque écrivant à incarner un personnage tiré au sort et à imaginer un monologue intérieur face à une situation conflictuelle. Au décès de Fernande, qui va hériter de la maison de famille ? 

Réunis autour d’une table, chaque personnage échafaude des plans sur l’héritage. Quel est son désir immédiat ? Comment pense-t-il l’obtenir ? Que pense-t-il des envies, des comportements, des habitudes des autres personnages ?

À suivre les récits de Carmen dont le personnage est Julie, la fille de Lise et petite-fille de Fernande.

Les Hortensias

Mamie Fernande est morte. Nous l’avons enterrée ce matin. Papi Roger est dévasté. 70 ans de mariage, ça compte dans une vie. Et ce pauvre Ouaf qui cherche sans cesse sa maîtresse. Son odeur flotte encore dans toutes les pièces. Et tous ces charognards qui eux aussi mettent leur truffe dans tous les coins de la maison. Ils n’ont pas l’air de comprendre qu’un testament, c’est chez le notaire, pas dans un tiroir secret de je ne sais quel meuble.

Même le père Deschamps semble vouloir chercher quelque chose. Il imagine hériter ou quoi, ce sale barbeau. Je sais bien qu’il était plus qu’un voisin pour mamie, mais quelle indécence. Vieux croûton, va !

Allez, voilà, le cousin Victor qui chiale encore. Le paquet de mouchoirs y est passé entre la levée, l’église et l’inhumation. C’est drôle ce profond chagrin, lui qui ne venait plus guère voir Roger et Fernande depuis des lustres.

Mais je crois que la palme de l’hypocrisie revient à « Guigui », comme le surnomme tata Françoise. Elle est bien la seule à croire à son histoire d’amour. 

25 ans plus jeune qu’elle, pas de boulot officiel, monsieur est peintre, poète et écrivain, rien que ça, pas d’appart. Un artiste ne se soucie pas des contingences matérielles, il crée, clame-t-il. En attendant sa prochaine création, il vient de siffler toute une bouteille de champagne, une tradition aux enterrements, et un plateau entier de petits fours.

Moi, je suis prête à parier que tout le monde n’a en tête qu’une seule chose. Qui va hériter de la maison des Hortensias à Bréhat ?

Mamie Fernande a toujours dit qu’il n’y aurait qu’un seul héritier pour sa maison mais qu’elle ne dirait pas qui. Surprise, surprise. Je trouve ça malin de sa part. Comme ça, elle s’assurait qu’on viendrait la voir, ne serait-ce que de temps à autre. Quand on vieillit tout le monde vous oublie, sauf au moment de toucher le pactole.

Je sens que cette histoire de baraque va finir en eau de boudin quand on va découvrir l’heureux ou heureuse élue. Je l’aime bien cette maison. Pas la plus belle de l’île mais tellement chargée de souvenirs. C’était chouette d’y passer toutes nos vacances d’été à courir presque nus sur la plage, à rentrer le soir avec le fruit de notre pêche, à nous baigner jusqu’à la nuit tombée. Vaincus par la fatigue, il n’était pas rare de s’endormir sans même dîner.

En ce temps-là, le cousin Victor n’était le sale type qu’il est devenu depuis, uniquement mu par l’argent facile. Non, j’ai partagé mes jeux avec un garçon que je considérais comme mon frère.

Maman pleure en silence. J’aurais bien envie de la prendre dans mes bras mais je sais déjà qu’elle va me repousser. Elle et moi, on ne s’est jamais entendues surtout depuis que son mari, mon père en l’occurence nous a quittées sans prévenir. Je sens bien qu’elle m’en rend responsable sans jamais me le dire ouvertement.

D’ailleurs, mamie Fernande et maman ne s’entendaient pas non plus.  Elle avait une nette préférence pour Françoise et papi Roger pour Lise. Vraiment ce n’est pas simple toutes ces histoires de famille. Il y un toujours un conflit qu’il soit larvé ou déclaré.

J’envie le chien, qui lui ne comprend rien à ce foutoir, mais qui gémit, seul, dans son panier. Pauvre bête, il est si vieux que lui aussi, il ne tardera pas rejoindre sa maîtresse dans l’au-delà.

Dans le salon, ça mange, ça boit. Je n’ai pas faim, plus encore la mort de mamie c’est leur attitude à tous qui me coupe l’appétit. Mais bon, tout ça ne nous dit pas qui va hériter de la maison des Hortensias.

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