« Pensées »

​Après un temps de débat philosophique sur «Les conflits peuvent-ils avoir des vertus ? », Valentine Pardo @laphilosopheuse invite chaque écrivant à incarner un personnage tiré au sort et à imaginer un monologue intérieur face à une situation conflictuelle. Au décès de Fernande, qui va hériter de la maison de famille ? 

Réunis autour d’une table, chaque personnage échafaude des plans sur l’héritage. Quel est son désir immédiat ? Comment pense-t-il l’obtenir ? Que pense-t-il des envies, des comportements, des habitudes des autres personnages ?

À suivre le récit de Laurent dont le personnage est Ouaf, le chien de Fernande.

Pensées

Fernande, ma très chère maîtresse, vient de mourir. Je ne m’en suis pas encore remis. Quand je l’ai appris, j’avais envie de mordre Roger, son ballot de mari. Ce parasite, cet incapable qui vivait sur sa pension.

Du coup, ils se réunissent aujourd’hui « pour prendre des décisions sur la maison ». Tu parles, comme si c’était eux qui décidaient. Les décisions, elles sont déjà prises. Ils attendent juste l’ouverture du testament ! Ils vont donc en profiter pour prendre un dernier gueuleton aux frais de ma pauvre maîtresse en vidant ce qui reste de bonnes bouteilles.

« Ils » ? Ce sont ceux qui espèrent toucher tout ou partie de l’héritage. Roger ? Il réalise à peine. Mais il y a leurs filles, Lise et Françoise, deux teignes qui se détestent et me donnent des coups de pied quand je me réfugie sous la table. Il y aussi Guillaume, le nouveau compagnon de Françoise, qui a l’air très intéressé par la succession. Mais avec moi, ça a toujours été un type adorable. Comme chez Fernande, la bouffe, c’était pas toujours ça, il me refilait souvent discrètement le contenu de son assiette. 

Viendra aussi Victor, le fils de Françoise, qui se veut l’intellectuel de la famille, continuellement avec un bouquin à la main. Il se donne toujours un air grave et soucieux pour mieux cacher la vacuité de sa pensée. En disant ça, je ne fais que ressortir ce que disait Fernande qui ne l’aimait pas. Il y a aussi Julie, la fille de Lise. Elle, c’est vraiment une chic fille : c’est la seule que j’ai vue pleurer à la mort de Fernande. Je l’ai toujours entendue dire que la maison ne l’intéressait pas.

Et puis, autour de la table, on trouvera encore Monsieur Deschamps, le voisin. Je ne sais pas trop bien pourquoi. Ou si, je sais trop bien : il couchait avec Fernande. Il avait bien raison. C’était la crème, Fernande. Et comme avec Roger, c’était pas ça, eh bien, elle allait voir ailleurs. Et comme Monsieur Deschamps, il est vraiment gentil, ça faisait un couple sympa. Au moins avec moi car ce n’était pas le cas avec tout le monde…

J’espère une chose : que ma Fernande, elle a effectivement rédigé un testament. Car j’aimerais quand même savoir ce que je vais devenir. Je suis un chien dans la pleine force de l’âge. Je sais aboyer, japper, hurler à la mort, faire le beau, ramener un objet quand on me le lance. Et surtout, je pense pouvoir dire que je suis un bon gardien. J’en ai fait fuir des malfrats qui voulaient rentrer dans la propriété. D’aucuns y ont perdu leurs fonds de culotte !

Aujourd’hui, ils tournent tous autour de la maison comme une sale bête de chat autour d’une assiette de lait ou de miel. Je ne peux pas leur donner tort : elle est bien belle, cette maison. Et confortable. Comme j’aimais y passer les longues soirées d’hiver aux pieds de ma maîtresse, assise au coin du feu à se tenir la main avec Monsieur Deschamps pendant que Roger cuvait sa gnôle dans son lit. On aurait dû plutôt le mettre à la niche, celui-là !

Il faut les voir, ces hypocrites, tisser les louanges de Fernande qu’ils ne venaient jamais voir. Heureusement qu’elle avait les bras et le lit de Monsieur Deschamps pour se réconforter…

Alors finalement, c’est peut-être chez lui que je pourrais aller. Il paraît que la pâtée y est bonne et qu’on ne vous pas tape dessus. Ça, c’est Gloups qui me l’a dit. Gloups, c’est sa chienne. Je ne devrais pas vous le dire : mais bon, elle et moi, on a un béguin… Alors, forcément, on n’a pas envie d’être séparé. En vivant avec elle, je pourrais enfin fonder une famille canine : j’en rêve !

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