« Ma petite Fernande, mon amour »

​Après un temps de débat philosophique sur «Les conflits peuvent-ils avoir des vertus ? », Valentine Pardo @laphilosopheuse invite chaque écrivant à incarner un personnage tiré au sort et à imaginer un monologue intérieur face à une situation conflictuelle. Au décès de Fernande, qui va hériter de la maison de famille ? 

Réunis autour d’une table, chaque personnage échafaude des plans sur l’héritage. Quel est son désir immédiat ? Comment pense-t-il l’obtenir ? Que pense-t-il des envies, des comportements, des habitudes des autres personnages ?

À suivre le récit d’Annie dont le personnage est Monsieur Deschamps, le voisin de Fernande et Roger. 

 « Ma petite Fernande, mon amour »

Comme c’est étrange de les voir, tous, ici, rassemblés autour de la table de salle à manger. D’habitude, on était juste Roger, Fernande et Ouaf, toujours à mes pieds. Un bon chien qui attend toujours patiemment que je partage avec lui un bout de viande ! 

Ah, ma petite Fernande, comme je te pleure ! Si tu savais ! Tu me manques ! C’est pas juste que tu sois partie avant lui. Ton Roger, il est si chiant. Il déraille toujours quand il picole. Dingue qu’il doive siffler une demie bouteille d’anisette, tous les jours, à l’apéro ! Bon, nous, avec Fernande, ça nous arrangeait. Elle m’invitait à déjeuner au moins une fois la semaine. On savait bien qu’après le rôti ou le gigot, il partirait s’asseoir dans le fauteuil pour décuver. Quand il ronflait, on filait dans la cuisine. Ah, que c’était doux de se retrouver alors tous les deux. Elle fermait la porte à clef et on faisait notre petite affaire. 

Ça, on peut dire qu’elle aimait passer de bons moments avec moi ! Elle était de plus en plus gourmande. On peut dire que la table en Formica, elle en a vu de toutes les couleurs ! Faut dire que la Fernande, elle était en manque ! Le Roger, il l’avait laissée en friche depuis longtemps ! Sous prétexte de lumbago ! Quand j’y pense, c’est fou, elle était même arrivée au point de souhaiter que le Roger casse sa pipe. Elle rêvait qu’on parte tous les deux vivre dans sa petite maison qu’elle avait reçue en dot de ses parents, aux fins fonds de la campagne normande, sa terre natale. On y passerait des jours heureux au milieu des poules. Elle voulait me régaler de tous les petits plats que j’adore, de l’andouille de Vire, des moules à la dieppoise, de la teurgoule et plein d’autres bonnes choses encore. Ma petite Fernande, une cuisinière comme pas deux qui ne plaignait ni la crème fraîche, ni le beurre ! Et, puis, ma Fernande, elle me voyait déjà soulever son jupon sous un pommier ou à l’ombre des meules de foin. La coquine, elle appréciait mes petites gâteries. Quelle insatiable !

Mais, je m’égare. Au fait, la bicoque ? Oui ! Qui sait si elle ne me l’a pas léguée ? Sûrement qu’elle l’a fait ! D’ailleurs c’est sans doute pourquoi je suis là aujourd’hui à déjeuner avec eux ! Ils doivent savoir que je figure au testament. Ah oui, j’y suis, ils sont pas d’accord. Ils vont profiter du repas pour m’amadouer, me soudoyer, me faire du chantage pour que je leur cède la bicoque. Non, mais, je ne me laisserai pas faire ! 

D’abord, toi, Roger, tu t’es vu ! Complètement alcoolique, incapable de tenir cette maison ! Alors, une deuxième ! Tu rêves !

Et vous, les filles ? Regardez un peu ce que vous êtes devenues. Vous êtes de véritables épaves. Vous avez l’air de quoi avec vos jeans troués et vos sweats à capuche pour l’enterrement de votre mère ! Non, c’est vraiment n’importe quoi. C’était vraiment pas la peine de venir ici. Moi je suis sûr que votre mère vous aura rien laissé, elle savait trop que vous avez les mains percées. Et puis, ce Guillaume ? C’est qui ce mec ? Tu l’as chopé où, Julie ? Un poète avec tous ces tatouages et piercings. Il sort d’où celui-là ? Il s’est sûrement marié avec toi pour le fric à venir. Bah, je pense qu’il a fait erreur. Tous les deux, vous allez être déçus du voyage ! 

Moi, je la connais par cœur, la Fernande. Tu sais, Lise, ta mère, elle t’a reniée du jour où elle t’avait chopée avec de la drogue dans ta chambre. Et, toi, Françoise, c’était quand, un beau jour, tu t’es ramenée enceinte à la maison. Quand tu lui as dit …« Père inconnu », elle était folle, Fernande ! Elle a pas compris que tu n’aies pas voulu avorter. Il était encore temps pourtant. Petites pestes ! Vraiment, vous lui en avez fait voir de toutes les couleurs. Réfléchissez cinq minutes ! Vous l’avez même privée de voir ses petits-enfants, Julie et Victor, en vivant dans une communauté aux fins fonds des Causses. Pauvre Fernande, elle avait pas mérité tout cela ! Regardez-vous un peu, pas un seul qui la pleure ! Bande d’ingrats !

Bon vivement, que ce repas en finisse et que je n’entende plus jamais parler de cette famille. Le notaire, il va faire son boulot. J’hérite de la maisonnette, c’est clair comme de l’eau de roche. À moi, la campagne normande ! Si la pilule a du mal à passer, je pourrai généreusement leur proposer de prendre en charge les funérailles, ils sont tous tes radins ! Discrètement, je recueillerai précieusement les cendres de ma chère et tendre Fernande. Ce sera chouette de l’avoir pour toujours auprès de moi. Je mettrai son urne dans le jardin sous les pommiers. Fernande, ma petite Fernande, mon amour pour toujours ! (Ouaf mordille son pantalon) Oui, bon chien, tu viendras avec moi. T’inquiète !

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