Pour ce nouvel atelier d’écriture, Valentine Pardo @laphilosopheuse a choisi de se pencher sur les questions suivantes : Le coup de foudre existe-t-il ? C’est quoi un coup de foudre ?
Après un temps de débat philosophique, Valentine a invité les participants à écrire un récit racontant un coup de foudre et ce qu’il en reste, vingt ans ou trente ans après, le narrateur pouvant être inattendu (un objet, un animal, etc.).
Rouge cerise
Elle m’étala délicatement et généreusement pour leur premier rendez-vous.
Je soulignai la courbe audacieuse de ses lèvres et les rendis pulpeuses à souhait.
Elle fit des mines devant son miroir pour juger de l’effet produit et sortit.
Lui, hypnotisé, n’eut d’yeux que pour sa bouche en cœur, souvent entrouverte et frémissante.
Moi, je laissai mon empreinte sur ses verres successifs,
Pour dès le soir disparaître dans leurs bouches avides.
Je connus alors un usage soutenu. Elle sortait beaucoup et moi aussi.
Fondant à vue d’œil, elle me remplaça plusieurs fois.
Mais resta fidèle à ma couleur, celle de la cerise.
J’avais fait mes preuves.
Puis est venue une embellie.
Un usage raisonné pour une séduction sage et dépassionnée.
Un instant, je crus être évincé par un rouge plus fade, un rouge fraise écrasée.
Mais je restai son indéfectible allié pour les jours de fête.
Par la suite, des années de vie commune m’avaient rendu dispensable.
Languissant, je passai le plus clair de mon temps au fond d’unsac.
Un jour pourtant, elle me ressortit et compara mon rouge cerise à cette vilaine trace sur son col de chemise à lui.
Un rouge vermeil voyant, un brin vulgaire.
S’ensuivirent des questions inquisitrices, des justifications vaseuses, de violentes accusations.
Je fus rageusement exhibé en guise de preuve puis jeté à terre.
De sous le canapé où j’avais roulé, j’assistai à des crises véhémentes et répétées.
Des coups partirent. Ses lèvres devinrent rouge sang.
Seule, longtemps, elle lutta. Se mit en tête de le reconquérir.
Et par-delà les brumes du whisky, un soir se tartina les lèvres avec ce qu’il subsistait de moi au fond du tube.
Elle fit des mines devant son miroir, je filai dans les rides autour de ses lèvres.
D’un revers de main dégoûté, elle étala mes derniers feux sur sa joue.
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Illustration – Art urbain: Ana Pez Lugar, Fanzara Castellón, Comunidad Valenciana – MIAU Fanzara
Photo © @annyelleparis
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