« Des hommes et des femmes »

Changement de décor avec le récit de Carole. Une galerie commerciale qui sera prétexte à une galerie de portraits. Parfois fugaces. Bonne lecture !

Des hommes et des femmes

J’étais arrivée en avance à mon rendez-vous. Pour tuer le temps, je m’étais installée sur un banc dans le hall principal du centre commercial. Une attente d’une heure et demie est certes longue, mais fort heureusement, j’avais de quoi m’occuper ; il y avait dans mon sac le dernier livre de Guillaume Musso « La vie secrète des écrivains » et mon cahier à dessin.

J’ouvris mon livre à la position du marque-page, lorsqu’un homme sur une chaise roulante attira mon attention. Il activait les grandes roues arrière de son fauteuil avec force. Il portait son sac en bandoulière sur son tronc. Ses jambes, elles, anormalement maigres, restaient immobiles sur le repose-pied du fauteuil. La cinquantaine, un catogan tirait les cheveux en arrière et lui donnait un air de pirate.

Il se dirigea vers le Marionnaud. Il s’immobilise devant l’entrée du magasin, lorsqu’une femme arriva près de lui. Ils se mirent à parler, la femme sourit, puis ils entrèrent tous les deux dans la parfumerie.

Cet homme -assis- me rappelait mon oncle Victor. Il avait perdu la mobilité à la suite un accident de ski, mais malgré tout, il était resté actif et très joyeux. Il nous donnait des leçons de stratégie au jeu d’échecs et nous surprenait par sa culture. J’aimais beaucoup mon oncle. Aussi, à son souvenir, au lieu de mélancolie, j’éprouvais une véritable tendresse.

En face de moi, une jeune femme se tenait devant la bijouterie « Cœur d’Or ». Le buste particulièrement droit, ses appuis ancrés dans le sol alignaient parfaitement une sa colonne vertébrale à sa tête. « Elle doit attendre quelqu’un », pensais-je.

L’espace était vaste et très éclairé. Une musique d’ambiance, sortait des baffles du plafond. Les devantures des magasins étaient décorées pour la plupart en rouge cœur Saint-Valentin. Ce mois de février 2019 était plutôt doux, les couples allaient et venaient, à la recherche de n’importe quel présent qui ferait oublier le quotidien.

Je me tournais vers la porte d’entrée, l’agent de sécurité vérifia le contenu des sacs de trois jeunes filles. Elles s’exécutaient calmement. En même temps, une dame aux cheveux gris coton, passait impunément la porte d’entrée avec son petit chien sous le bras. Le vigile, trop occupé, ne la remarquait pas.

Happée par cette ambiance, je décidais de refermer mon « Musso » et de le remettre dans mon sac. En même temps, un homme et une femme passaient devant moi. Je les scrutais et remarquais leur disharmonie : la femme, d’un mètre quatre-vingt-dix environ, portait des talons qui accentuaient sa grande taille. L’homme, plus petit, habillé d’une parka bleue marine beaucoup trop large pour ses épaules, parlait fort en agitant les mains devant lui. La « Grande Sophie » marchait au pas, sans rien dire. Puis ils rentrèrent dans un magasin de sacs.

Les pleurs d’un enfant attirèrent mon attention. Je le regardais avec insistance. Sa mère, probablement habituée à ses caprices, restait stoïque. Elle le tenait par la main droite, et poussait maladroitement son caddy de l’autre main en direction du supermarché.

Puis mon regard se posa de nouveau sur la jeune femme de la bijouterie. Elle n’avait pas changé de place, ni de posture : gracieuse, ses pieds dans la pause d’une danseuse classique. Elle portait un manteau noir col mandarin qui la rendait particulièrement sophistiquée. En dessous, un col roulé noir sur jean vieilli. Ses cheveux laqués étaient tirés en arrière par un chignon porté haut.

Saisie par son charme, je décidai de faire son portrait. Je pris mon HB et mon carnet à dessins de mon sac, et commençai à la croquer. C’est parti !

J’en étais à son buste, lorsqu’elle bougea. Je la vis courir vers l’escalator et tomber dans les bras d’un homme. Ils s’enlacèrent, s’embrassèrent langoureusement, si bien qu’une passante en fut gênée. Lorsqu’ils se détachèrent, ils se bécotèrent de nouveau.

Le refrain du film « Un Homme et une Femme* «Da ba da ba da, ba da ba da ba » me revint instantanément à l’esprit. Sauf que ce n’était pas du tout la même romance. Elle, élégante, élancée, et lui, enveloppé, un tantinet négligé.

Mon verdict était posé : ils n’allaient définitivement pas ensemble.

J’avais peur que cet individu n’écrase ma muse, et pour cela je lui en voulus particulièrement. Je les dévisageais jusqu’à l’entrée de Marionnaud, ils se tenaient main dans la main comme de vrais amants. Au même moment Stéphane, mon mari arriva.

*« Da ba da ba da, ba da ba da ba» font partie des paroles de la chanson du film de « Un homme et une femme » de Claude Lelouch sorti en 1966. Cette chanson, interprétée par Nicole Croisille et Pierre Barouh, a obtenu le Golden Globe de la meilleure chanson originale.

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