La tondeuse

Les récits de nos écrivants autour de « L’ Absurde » se suivent et ne se ressemblent pas ! Poursuivons avec celui de Carmen qui nous plonge dans le merveilleux. Bonne lecture !

La tondeuse

Prélassé sur le canapé, j’ai toujours aimé regarder voleter les poussières de l’air. Elles vont, viennent au gré d’un filet d’air dans la pièce, ces légères et presque invisibles particules. J’en suivais une des yeux quand, j’ai pu la voir s’empêtrer dans une toile d’araignée aussi large que ma main. Une tête de loup, une bombe insecticide. L’affaire serait rapide.

Maintenant que j’avais enfin fait place nette dans mon salon, je m’occupais de la source. La pelouse, grande pourvoyeuse d’épeires, tégénaires et autres hideuses créatures. En un mot comme en cent, tout ce que j’exécrais.  Et puis j’appréciais voir mon gazon les cheveux bien coupés, avec des allures de jardin à la française. Je me sentais roi chez moi. Tout cela grâce à ma tondeuse. Une heure de tonte et je retrouvais calme, luxe et sérénité. En la remisant dans son abri, je pensais à tous les services qu’elle me rendait sans que jamais je ne songe à lui dire merci.

Peut-être était-il temps de réparer cette injustice. Dans le cabanon, je la voyais transpirer l’huile par ses boulons. Pauvrette, elle avait chaud. L’été était cruel aussi pour les machines obligées d’œuvrer sous un soleil de plomb. Au fond de moi, je m’en voulais de la faire travailler sous le cagnard pour me débarrasser de ces satanées arachnides.

– Ecoute, tondeuse, tu es à mon service depuis longtemps. Jamais tu ne rechignes à la tâche, jamais tu ne m’as laissé en rade, jamais je ne te dis merci. Qu’aimerais-tu ? Tu as carte blanche.

Je sais bien que vous allez avoir du mal à me croire, mais après avoir prononcé ces paroles, je la sentais, perplexe, comme réfléchissant à ma proposition. Elle était toujours silencieuse.  Les tondeuses n’ont pas la réputation d’être les machines les plus bavardes qui soient. Elle fronçait sa carrosserie, faisait doucement vibrer son moteur.

– Merci de me poser la question car personne ne songe à demander nos ressentis ou nos envies. Il se murmure des histoires fantastiques qui se transmettent entre tondeuses.

A cet instant, je ne résistais pas à l’envie de l’interrompre pour exprimer mon étonnement.

– Sérieux ? Vous avez, vous aussi, une mythologie ?

Elle reprit alors la suite de ses pensées.

– Oui, Il y aurait un monde en dehors des pelouses et de la ville. Des endroits appelés bois, prés, alpages. J’aimerais les connaître. Un carré d’herbe à tondre et hop, retour cabanon. Dans le noir jusqu’à la fois suivante. Ce n’est pas une existence rêvée.

Jamais, je n’avais imaginé ce dont elle pouvait songer en secret. Vous pensiez les outils insensibles ? Voilà qui me prouvait le contraire. J’allais donc réparer l’injustice qui lui avait été faite et lui faire changer de décor.

– Ecoute, je vais te faire voir du pays, tondre les plus beaux endroits de la terre. Il y a une forêt pas loin d’ici. Un petit coin de paradis, puis nous irons traverser la prairie du canton voisin. Tu vas te régaler. Quand dis-tu ?

Elle ne disait rien mais je la voyais frissonner de tout son métal aux reflets verts. Des larmes d’essence coulèrent sous son corps. Et ce qui fut décidé, fut fait. Nous sommes partis dans mon van, le jour même.

Absurde cette histoire ? Pas si sûr. Cherchez sur la route des grands espaces un duo peu banal. Un homme, une bière à la main, trinquant avec son amie tondeuse, qui elle savoure son verre d’huile de moteur.

Laisser un commentaire

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑