Dumbo

Dernier récit de notre série autour de «L’Absurde ». Il est signé Annie. Elle vous entraîne dans une réalité qui semble normale au début, mais qui, par la suite, va se révéler quelque peu bizarre. Bonne lecture !

Dumbo

De retour de vacances à Ibiza, mon frigo est vide. Je décide d’aller faire un petit tour au Marché Saint-Honoré. Ce que vous ne savez pas encore, c’est que j’habite un bel immeuble haussmannien, Rue de Rivoli, dans le très chic 1er arrondissement de Paris. J’y loue une petite chambre de bonne sous les toits, très calme, avec vue imprenable sur le parc des Tuileries !

D’habitude, l’ascenseur marche et je ne croise jamais personne. Mais ce matin, il est en panne. Résigné, je prends l’escalier avec mon panier. Sixième étage. Cinquième. Quatrième. Arrivé au troisième, je tombe nez à nez avec une mère et son fils. 

« Dites, ma mère, pourquoi le monsieur, il sort en chaussons et pyjama pour aller au marché ? Dites, ma mère, pourquoi le monsieur, il a le droit de sucer sa tétine et pas moi ? Dites, ma mère, pourquoi le monsieur, il … »

« De grâce, taisez-vous, Valentin ! » 

Puis, se tournant vers moi, elle s’excuse du bout des lèvres, d’un ton condescendant : « … C’est un enfant ! »

J’acquiesce en silence et file vers le deuxième étage, puis le premier. Là, je croise le dentiste, posté devant son cabinet. Il attend une femme avec une canne en train de gravir péniblement les marches. C’est alors qu’il me toise du regard. Légèrement soucieux.

« Mon pauvre Monsieur … Cela fait longtemps que je ne vous ai pas vu. Vous semblez aller toujours aussi mal… Vous devriez consulter… J’ai un confrère… psychologue… Voulez-vous son contact ? Enlevez votre tétine, elle vous empêche de parler ! » me dit-il avec un large sourire.

Je suis consterné. Éberlué. Quel mufle ! Piqué au vif, je tourne les talons sans mot dire. Mais, enfin, je m’habille comme je veux. Et puis, il y en a qui sucent bien des bonbons, mâchouillent des chewing gums, tirent sur leur pipe ou leur cigarette ! Après tout, je n’ai pas à me justifier de préférer une tétine dans la bouche !

Arrivé au rez-de-chaussée, je passe devant la loge de Maria, ma concierge portugaise, occupée à distribuer le courrier dans les boîtes aux lettres. 

« Ah, Monsieur Chartrain, vous êtes rentré ? J’ai un nouveau colis pour vous. De la Redoute. Il est arrivé abîmé, mais tout va bien : la boîte de tétines couleurs fluo est intacte… comme votre nouveau pyjama. Il est trop beau avec l’éléphant rose sur le devant. C’est Dumbo ? Dites-moi, vous en avez une sacrée collection de pyjamas ! Personnellement, je trouve qu’ils vous vont tous à ravir ! Vous le prendrez en rentrant du marché ? A tout à l’heure, Monsieur Chartrain ! » 

Soulagé d’en avoir fini avec tous ces voisins bizarres, je franchis la porte cochère en pensant : « Enfin, quelqu’un qui me comprend dans cet immeuble ! »

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