« Le Fantôme de Bagneux »

Dès l’ouverture de la Maison des Matrimoines et des Patrimoines au printemps dernier, A Mots croisés y a planifié plusieurs ateliers d’écriture.  

C’est ainsi que jeudi 16 juillet 2026, Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés y a proposé une animation grand public et gratuite : « La Maison aux mille secrets » dans ce petit musée axé sur l’histoire locale de Bagneux, mais aussi sur les femmes et les hommes qui ont façonné la ville, révélé l’identité balnéolaise, dans sa diversité et sa pluralité.

https://closdessources.com/

Après la visite guidée et contée par le médiateur des lieux, Loïc Canitrot. Annie a invité le petit groupe de participantes à choisir un ou plusieurs objets du musée, à les placer au centre de leur récit qui devait être impérativement situé dans un contexte balnéolais, et si possible à lui/leur attribuer un secret ou révéler un mystère, son histoire, sa vérité cachée.

À suivre le récit de Carmen. Bonne lecture ! 

Le Fantôme de Bagneux

Les fantômes sont parmi nous. Ils hantent notre passé, présent et futur. Et, si vous en doutez, écoutez donc l’étrange récit qui se murmure à la maison du Clos des sources.

Là bas, dans l’une des vitrines, est exposé le casque à pointe et cuir bouilli, d’un soldat prussien de la guerre de 1870, celle qui allait précéder les deux autres qui ravagèrent l’Europe et le monde. Il aurait été retrouvé lors des fouilles archéologiques effectuées pour  la restauration de l’église Saint-Hermeland. Que faisait-il là ? Serait-ce dans ce lieu sacré qu’un soldat ennemi aurait rendu son dernier soupir, dans la maison même de Dieu ?

Les histoires le concernant allèrent bon train dans la ville à la suite de cette découverte insolite, chacun ayant son idée, sa théorie, son explication.

Moi, je n’en ai pas. En revanche, je sais écouter. Écouter les pierres, les murs, le bois, le fer. Et la onzième de chaque jour est une longue plainte comme une supplique, un cri étouffé parmi le son des cloches, le macabre chant d’un homme qui hante son milieu de désespoir.

Pour le commun des mortels, un soldat prussien ne fut rien d’autre qu’un envahisseur, un barbare, un sanguinaire venu conquérir Paris et la France.

Moi, j’y vois un soldat  envoyé se battre sur les terres balnéolaises, très loin de chez lui, un homme parti un matin et qui jamais ne revint. Chaque jour, il sanglote ses rêves perdus, ses espoirs de paix brisés.

Parfois, je songe à casser la vitrine, de récupérer le casque et de le porter jusqu’au cimetière municipal où son corps est peut-être parmi ses frères d’armes sous la stèle qui leur est dédiée. Mais, écoutez donc la chanson de celui qui n’est jamais rentré dans son foyer.

« Gerda, ma douce Gerda, m’avait juré de rentrer, une fois le conflit achevé mais j’ai failli à ma promesse. Je suis tombé en terre inconnue, mais pas ennemie. Les Français ne sont pas mes ennemis. Je  ne les connais qu’au travers de ce qu’on nous a bien voulu nous raconter. Je ne sais rien d’eux et ils ne savent rien de nous. Pourtant, nous nous sommes entretués, étripés, dévorés pour une cause dont je ne n’ai jamais vraiment saisi le sens. Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? C’est dans une église de France que je viens vers toi, moi le Prussien qui ne connaît que la langue de ses ancêtres. Mais, toi je sais que tu parles le même langage à tous les hommes de bonne volonté. Sauve-moi, sauve-nous de ce désastre. Et si je dois mourir, je veux le faire ici dans ta maison et chaque onzième de chaque jour, j’hurlerai ma haine de la guerre, tant que je n’aurais pas trouvé le repos de l’âme. Je prie pour que les hommes m’entendent au-delà des mots et des champs guerriers. Que le sang ne soit plus répandu, que seul le sang de la vigne devra couler et les verres s’entrechoquer comme une éternelle communion. Le vin comme un lien entre les peuples pour que vive l’harmonie et la paix. Écoutez-moi, écoutez-moi, écoutez-moi !»

J’ai peur que le monde ne soit totalement sourd à ces prières. Qui d’autre que moi entend cet esprit égaré dans les limbes ? Le fantôme de Bagneux est bien seul dans son combat. Je ne sais, ni son nom, ni son âge, ni d’où il venait mais chaque fois qu’il pleure, je pleure avec lui. 

Tendez donc mieux l’oreille, recevez sa tristesse, consommez sa paix, car seul un soldat tombé au champ d’honneur en connaît le prix.

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