« Simple banalité »

OLÉ 💃🏻Petite innovation-surprise de rentrée pour À Mots croisés avec l’ouverture de nouveaux rendez-vous d’écriture pour ses adhérents. O comme ouverts à tous ceux et celles inscrits le lundi ou le samedi. L comme libres au niveau horaire et É comme élastiques, jour et rythme étant souples.

Pour le premier atelier OLÉ, Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés, avait choisi un jeudi en fin d’après-midi et invité à l’écriture, dans un espace de convivialité, la Brasserie Le Dampierre, en plein cœur de Bagneux. Un espace idéal pour éveiller son esprit et nourrir ses sens. Un espace propice à l’écriture autour de « Là où des vies se croisent et se décroisent ».

À suivre le récit de Nathalie. 

Simple banalité 

Assis en terrasse de la brasserie, il regarde les clients. Son regard se pose sur un homme assis entouré de trois femmes. Scène banale : l’homme est vêtu d’une chemise noire et d’un jean. Ses ongles sont rongés. Son sourire est figé. Avec ses lunettes de soleil, il ne voit pas bien le regard de l’homme. Mais il entend le bruit strident des glaçons tournés par la paille. L’homme a l’air nerveux. Il n’est pas à l’aise.  Il faut dire que la situation est bizarre pour lui. C’est vieux comme histoire. À l’époque, l’homme n’était pas un client de la brasserie, mais un serveur. Les temps ont changé. En effet l’enseigne ne s’appelait pas le Dampierre mais le Brazza. 

L’histoire de cet homme va vous être racontée maintenant.

Né en 1956 en Algérie d’un père et d’une mère kabyles, je pars de l’Algérie en bateau en 1962 pour arriver à Marseille. Mon père étant un harki, nous voilà installés près de Montpellier dans un camp de transit. La vie est dure,  nous ne sommes pas considérés. Mon père ne comprend pas ce manque de reconnaissance. Il gardera une amertume toute sa vie envers l’État français qui le reconnaît pas et l’État algérien pour qui il est un traître. 

D’une enfance banale, je deviens un jeune homme banal dans une cité banale où je vis avec mes parents. Je souhaite vite prendre mon indépendance et à dix-neuf ans, je me marie avec une femme banale.  L’amour dans tout ça n’existe pas. C’est ma première femme et il y en aura beaucoup d’autres. La fidélité, je ne connais pas. La stabilité émotionnelle et moi, ça fait deux. 

Après cette désunion, je décide de monter à la capitale en autostop. Je squatte chez des connaissances. Tous les matins, je vais prendre mon café au Brazza. Un mois après, le patron me propose un poste de serveur. Nous sommes deux serveurs pour l’établissement. Avec mon salaire. je loge dans le foyer Sonacotra. Un métier banal, me diriez-vous ? Mais je connais tous les potins de la ville. Tout le monde s’épanche au zinc. Il y a les habitués mais aussi de simples inconnus. J’aurais pu être psychologue car j’en ai guéri des cœurs d’artichauts. Mais c’était avant, car le jour de la Saint-Valentin 1994, Didier le deuxième serveur m’a joliment dit de ne plus remettre les pieds au Brazza depuis que j’avais conquis le cœur de sa belle. Il a été tellement menaçant que je n’ai pas demandé mon reste et je suis parti de la région parisienne avec mes trois enfants.

Cela fait plus de trente ans que je n’étais pas revenu à Bagneux. Par un simple hasard, une de mes trois filles s’est installée dans la ville. Et me voilà l’homme banal, je suis de retour dans cette ville peu banale par sa diversité. 

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