« A la croisée d’Ubu et de Kafka »

Ce sont deux mensonges dans des registres très différents que nous propose Laurent. Celui d’aujourd’hui devrait vous rappeler… Toute ressemblance… n’est que fortuite !

A la croisée d’Ubu et de Kafka

Il écouta attentivement le discours du président, retransmis par la télévision publique. D’habitude, il n’écoutait pas les discours du président, il n’avait pas confiance dans la parole officielle. Mais là, la situation du pays était inquiétante. Et il avait envie d’en savoir un peu plus, surtout en ce moment où la diffusion d’informations était particulièrement rare et filtrée, disait-on, pour ne pas attirer l’attention des ennemis de l’Etat et du pays. C’est-à-dire beaucoup de monde…

Debout devant un pupitre, entouré de deux drapeaux, le président avait commencé son intervention de manière habituelle : solennelle. Au départ, sa voix était monocorde. Et puis, soudain, elle s’était mise à chevroter, puis à enfler : « Je vous le dis, nous ne nous laisserons pas faire ! Nous repousserons cette invasion avec force et conviction ! ». Une « invasion » à repousser « avec force et conviction » ? Mais de quoi s’agissait-il ? « C’est terrible ! », pensa-t-il. « Cela veut dire que nous sommes en guerre. Oui, en guerre ! »

Il ne comprenait pas comment la situation avait pu dégénérer à ce point. Pour une fois, avec son air catastrophé, le président semblait sincère et dire la vérité. « Nos ennemis, ces fantoches une fois de plus ligués contre notre communauté nationale, ont franchi nos frontières à minuit. Fidèle aux traditions de nos vaillants ancêtres, nos prédécesseurs sur cette terre sacrée, notre vaillante armée s’est mise en marche pour repousser l’envahisseur et le submerger. Dans ce moment critique pour notre pays, nous devons tous soutenir nos valeureux soldats. Pour cette raison, il nous faut être prêts à payer le prix du sang, à aller jusqu’au sacrifice suprême. J’ai donc décidé la mobilisation générale de tous les hommes valides. La mesure entre en vigueur immédiatement. Aucun d’entre nous ne doit manquer à l’appel du devoir. Comme l’a prouvé de tout temps la glorieuse Histoire de notre pays, notre peuple, uni, est invincible. Sachez que de mon côté, moi, le Père de notre grande Nation, j’accepte avec humilité ce fardeau supplémentaire qui m’incombe! », poursuivit le dirigeant presque en criant.

Soudain, l’image et le son de la télévision furent brouillés avant d’être coupés. Curieuse fin de retransmission, se dit-il. On vit alors, chose inimaginable, un lutin rouge, joufflu à souhait, pourvu d’un bonnet bleu, d’un masque noir et d’un gilet jaune, apparaître sur l’écran et se mettre à dire d’une voix nasillarde : « Oh là là, qu’il parle bien, notre président. Mais quel baratin ! Et quel vilain menteur, une fois de plus ! Il y a autant d’invasion que moi, je suis Merlin l’enchanteur ! »

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