Nouveau défi pour les écrivants d’À Mots croisés avec l’atelier « Des mots sur les murs » proposé par Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés à l’Espace d’art Chaillioux de Fresnes qui expose, jusqu’au 25 juillet 2026 « Inside – Outside », des œuvres de sept artistes de street art : Nebay, Michaël Barek, Shoof, Nilko, Diksa, Kœurélé et Wire.
À la suite de la visite guidée par Léa, médiatrice de l’Espace Chaillioux, Annie a invité les écrivants à une nouvelle déambulation, plus personnelle. Il s’agissait de choisir une œuvre, de l’observer, de la décrypter pour ensuite, dans un temps long d’écriture, la laisser parler, crier son intention, interpeller le visiteur ou bien écrire la voix de celui qui l’avait peinte. Chacun pouvait/devait oser écrire un texte qui dérange, un texte insolent, écrire ce qu’il peut être interdit de dire, écrire sa colère, dénoncer, passer un message.
À suivre le récit imaginé par Muriel à partir d’une œuvre de Nebay*.
Je l’aimais trop : ma ligne de Sceaux
Je l’ai rêvée, enfant, cette ligne de Sceaux, cette ligne de chemin de fer qui vagabondait à sa naissance entre cette ville éponyme et l’embarcadère de la barrière d’Enfer. Cette ligne encore de chemin de fer, j’aimais trop l’emprunter pour franchir le pont-aqueduc de la Vanne, m’approcher de la cité universitaire aux allures d’un domaine royal. J’ai grandi ; la ligne de Sceaux s’est agrandie pour traverser Paris et une ribambelle de communes dispersées dans la banlieue. J’ai perdu la locomotive, les compartiments feutrés des premières classes où à pas-de-loup, je me glissais dans des fauteuils veloutés qui ne m’étaient pas destinés – moi l’adolescent des quartiers de seconde classe. J’ai gagné en âge ; elle a perdu sa vitesse d’escargot, la ligne de Sceaux. Heureux comme un poisson dans l’eau, je naviguais, je flânais, j’arpentais les quais, dévalais les escaliers venteux. Le nez plaqué contre la vitre embuée ou tamisée par une lumière irisée, les yeux écarquillés, je papillonnais, je visitais à la manière de François Maspero ou d’Alice Diop ces territoires étranges et inconnus peuplés au nord de cités HLM serrées autour d’arbres frêles, étriqués et du côté sud de majestueuses maisons avec des terrasses surplombant des parcs paysagers ordonnés et plantés d’arbres centenaires.
Et puis la ligne de Sceaux a pris le nom de RER et celui qui m’occupe de RER B ; j’ai continué à l’emprunter ; mon plaisir au fil des rames s’est élimé, gommé. Les compartiments perdant leur clinquant devenant des wagons à bestiaux, des boîtes à sardines. Je l’emprunte et je le maudis ce RER bondé, nauséabond. Ce soir d’un lundi maussade, je regarde avec bonhomie fleurir des affiches – une campagne publicitaire à l’effigie de la RATP plaquée sur les carrelages blancs qui tapissent les murs – avec des hommes et des femmes pourvus de têtes d’animaux. Une métamorphose pour nous apprendre des règles de civilité, d’urbanité. Diable ce siècle pourri où de la courtoisie, on fait fi. Où l’on doit nous admonester pour nous empêcher de nous précipiter à l’ouverture des portes et de bousculer, écraser un plus petit que soi. Où il devient nécessaire de nous avertir de la nécessité de respecter son voisin. Où des panneaux mi-humains mi-animaux, des créatures hybrides nous intiment les règles de vie en société. Un camouflet dans un camouflage d’ironie ouatée et de sarcasmes.
Je m’intéresse tout particulièrement à l’une d’entre elles : une tête de buffle campée sur un corps portant costume-cravate, une sorte de minotaure terrifiant et une femme effrayée, le regard sombre, la bouche mi-ouverte pour clamer sa némésis, réclamer sa vengeance. Rejetée par la violence, plaquée sur le côté. Pêle-mêle hagards des passagers outrés, pétrifiés, en colère mais taiseux, pleutres et épuisés. Diable, on fait fi de tous risques, de toute hardiesse. Nombre se terrent et préfèrent se transformer en statues. Le logo de la RATP avec ce bleu turquoise qui nous invite à l’évasion avec le tracé d’une ligne. Les noms des stations – des stations de mon enfance s’égrènent au-dessus de ce buffle-mufle colossal. Et je conçois un autre plan pas celui si sage de la déclinaison des communes traversées mais celui de dérober un panneau. Étonnante idée si je n’étais pas Nebay et si je ne côtoyais pas un balayeur du service d’entretien, noctambule tout comme moi, mais lui pour des raisons de survie alimentaire. Je partage avec lui une parole, je ne passe jamais sans le saluer. Et c’est grâce à lui que je m’empare d’une affiche surnuméraire de ce molosse, abandonnée dans un local dédié à l’entretien de ma station préférée. Cette fois-ci, c’est dans mon atelier que je décuplerai la force de ce goujat, ridiculiserai cet ours mal léché, disqualifierai ce rustre, humilierai ce cuistre. J’en connais des noms d’oiseaux pour qualifier un comportement grossier qui rend à l’homme des traits de bête infâme.
Et de retour, tard dans la nuit, dans cet espace fermé, des éboulis de couleur, un amoncellement de turquoise digne de celui de la RATP et en écho celui qui éclabousse le corsage sage de la dame offusquée, des avalanches de jaune, d’orange en signal d’alarme pour dénoncer la violence des gestes, l’inacceptable des silences, l’ensevelissement des voyageurs couards, dégonflés, ces poltrons qui laissent la violence s’instiller et enfler dans les wagons. Une tête qui grossit, s’étale, usurpe la place, une tête montée sur un corps solide qui bouscule, qui repousse les limites avec férocité. Cette bête hostile, vile, tout en acrimonie. Des lettres lisibles en termes de graffiti et cette phrase qu’aurait apprécié Raymond Devos descendant à la gare de Saint-Rémy-lès-Chevreuse où il habitait. Cette phrase brève, au sens déguisé, dissimulé, masqué. « Je l’aimais trop » – métro – une homonymie qui donne à entendre le bruit des rames. Et ces couleurs débordant du cadre doré, dégoulinant sur les carreaux – en correspondance avec ceux des couloirs souterrains. Il passe, écrase ce mufle-buffle et tout explose, sort du cadre, transperce l’espace, bouleverse les lignes.
Je ne lui donne pas un autre nom à cette création ; celui de cette campagne publicitaire « Je l’aimais trop » me suffit. J’apprécie la poser dans l’espace Chaillioux cette œuvre recomposée contre une sage colonne et la déposer sur un empilement de livres. Des livres, oui, ceux qu’on oublie, qu’on ignore ; des passagers qui ne s’adonnent plus à la lecture, qui ne lâchent jamais leur portable accroché à une main comme une prolongement démesuré d’un bras. Ces téléphones qui rendent sans pitié sourds. Ceux qui ne savent se détourner de leurs appareils connectés, ni échanger un discret salut, ni décrocher un timide bonjour.
Pour regagner toutes ces habitudes égarées, il y aurait matière à d’autres batailles, à d’autres campagnes pour combattre la grisaille. Il est arrivé le temps de m’y coller et de colorer les murs de sagesse éblouissante et d’étincelante courtoisie.
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Taggeur, graffeur, street artiste, Nebay souhaite rendre l’art contemporain accessible à tous. Dans cette œuvre, il a détourné une affiche publicitaire de la RATP.
Ses œuvres entre ordre et chaos marquent l’espace urbain avec des messages sociaux forts, parfois teintés d’humour.
Instagram @nebayjct100
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