« Salades et compagnie »

Pour le dernier atelier de la saison 2025-2026 intitulé « Parcelles de vie – Histoires semées, souvenirs récoltés dans les jardins ouvriers », Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés a choisi de partir à la découverte des jardins ouvriers de Bagneux gérés par l’association AJOAB (Jardins ouvriers d’Arcueil et de Bagneux).

À savoir le récit imaginé par Carmen à partir de l’incipit : « Derrière la clôture, les immeubles regardent pousser les salades. »

Salades et compagnie

Derrière la clôture, les immeubles regardent pousser les salades. De mon temps, il n’y avait pas de ces bâtiments si hauts, que j’ai mal au cou chaque fois que je les contemple. A  l’époque, il n’y avait que le fort de Montrouge, quelques baraques branlantes et la friche de la vanne. D’ailleurs, c’est  bien pour ça qu’on nous a laissé faire. ici il n’y avait rien sauf une belle terre qui ne demandait qu’à prospérer. Et puis, nous avions bien souvent le ventre creux. Il faut l’avoir vécu pour comprendre ce qu’est la faim, de voir ses enfants pleurer devant une assiette presque vide, de prétexter avoir déjà mangé pour laisser les derniers rutabagas aux plus jeunes.

Aujourd’hui, plus personne ne cultive ce légume à la sale réputation et pourtant si vous saviez combien nous étions heureux de pouvoir en manger.

Dès le début, nous nous sommes constitués en association car nous n’étions pas certains qu’on nous laisse continuer la guerre terminée. Puis, une fois à l’ouvrage, rien ne nous sembla impossible à réaliser. Planches récupérées auprès de ferrailleurs, vieux seaux percés qu’on bouchait au mastic de vitrier, outils fait maison. Et, saisons après saisons, vies après vies, les voilà les jardins ouvrant d’Arcueil et de Bagneux, encore plus beaux que dans mes souvenirs.

Et j’en ai plein la tête, les mains, les jambes de ces souvenirs qui m’on fait tenir jusqu’au bout. Pour tout le monde, j’étais Lucien ou plutôt Lulu la salade. Celui qui veillait à l’harmonie entre tous, que les courgettes ne fassent pas d’ombre au tomates, que les citrouilles n’envahissent pas les haricots, que les patates ne remplacent pas les choux. J’y passais tous mes instants de liberté et même, durant les congés payés, je les passais au ​jardin. C’était mon refuge, mon coin de paradis, le plus bel endroit sur terre. On m’aurait promis Tahiti, que je n’aurais pas bougé d’ici.

J’y ai cultivé, des fleurs, des légumes, des fruits et surtout des «  je me souviens »  à la pelle. J’en ai eu de pleines brouettes à ne plus savoir qu’en faire. Dans ma petite parcelle, j’ai fait pousser le bonheur, la joie de vivre et l’amour de mon prochain. Parfois, quand nous avions trop de production pour nous seuls, nous allions échanger avec les moins chanceux. Des carottes contre des nouvelles, des salades contre un petit café sous la tonnelle. Nous étions riches, si riches et pourtant nous n’avons pas toujours eu conscience de cette richesse faite de petits riens qui font un grand tout.

Le temps a fait son oeuvre, un matin de printemps encore frais, je me suis senti mal. Je n’y ai pas prêté attention, on verra plus tard pour le docteur et ses  médicaments. Dernier coup de bêche, dernier soupir. Je suis mort au milieu des épinards perpétuels et de mes derniers choux rouges. La plus belle fin que peut espérer un jardinier. Si un comédien rêve de mourir sur scène, moi je voulais partir, un outil à la main et j’ai été exaucé. Mais ne croyez pas que je suis parti pour autant. Je suis toujours là, à veiller au grain, à insuffler mes conseils, à surveiller cette terre qui m’a tant donné. Je n’ai jamais pu me résoudre à abandonner ce qui fut ma vie.

Quand vous viendrez au jardin, sentez le souffle qui fait bouger les feuilles dans les arbres fruitiers, sentez le basilic sous le soleil, sentez le parfum du bonheur. Voilà pourquoi je ne serai jamais ailleurs qu’ici.

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