« Alba rosa »

Pour le dernier atelier de la saison 2025-2026 intitulé « Parcelles de vie – Histoires semées, souvenirs récoltés dans les jardins ouvriers », Annie Lamiral, intervenante À Mots croisés a choisi de partir à la découverte des jardins ouvriers gérés par l’association AJOAB (Jardins ouvriers d’Arcueil et de Bagneux).

Dans un temps long d’écriture, chacun devait imaginer un fragment de vie, une discussion, une rencontre entre un ou deux ou plusieurs jardiniers, le choix de registres étant large : mémoire, confidence, observation, transmission, etc. Il était indispensable de centrer le récit sur le lieu, sur la vocation des jardins ouvriers et d’utiliser l’incipit tiré au sort.

À suivre le récit sensible imaginé par Muriel et commençant par : « C’est en arrachant les mauvaises herbes… »

Alba rosa

C’est en arrachant les mauvaises herbes de ta parcelle que tu découvres une inscription gravée sur le mur au bout de ton jardin. Il y a ce soleil d’un été éclatant, le pépiement des mésanges, tout le temps, tout le temps, des phlox, des cosmos, des marguerites, des fleurs partout, partout, le bruissement d’un vent léger, le bégaiement des feuilles, le frémissement des ramilles, l’enveloppement du parfum d’un jasmin. 

Il y a des parcelles éparpillées autour d’un vieux poirier, des parcelles peuplées de solitude, des parcelles pour croquer des tomates encore tièdes autour d’une table riante, un arrosoir en zinc abandonné, une binette délaissée, des petites bêtes qui cheminent dans un fouillis sauvage, un désir de balancelle comme une invitation à l’enfance. Il y a ce temps qui s’étire, ce chemin inattendu, une fêlure dans la ville entre ce bastion militaire, ces cités HLM engorgées par la torpeur, englouties par la chaleur. Il n’y a personne dans ces jardins de la sociale ; il fait trop chaud. 

Tu as trop chaud. La terre se fend ; les feuilles se dessèchent ; les pétales se froissent ; les radis s’étiolent ; les salades se fanent. Mais toi, tu t’allonges dans des brins de verdure, tu somnoles loin des klaxons, du tintamarre de la ville, dans le gazouillis des oiseaux. Tu fermes les yeux. Ça te remue cette quiétude, cette douceur, ces longues tiges de thuyas, de forsythias qui racontent les histoires de ceux et celles qui les ont plantés. L’abricotier qui s’efforce d’offrir des fruits à tous ceux qui passent ; les mûres et les framboises rapinées. Les carrés de fraisiers pour un dessert improvisé, les petits pois à écosser sur la toile cirée en bavardant des petits riens, des trois fois rien.

Des prénoms fleurissent sur des cabanons ; ils signent des vies, en égrènent des fragments, sèment des secrets. Marie-Line, une femme des îles à la peau couleur de pain roux. Gérard, chauffeur dans un ministère qui la cravate tombée, chaque soir, enfile un vieux tablier aux poches rapiécées pour cultiver son lopin. Kevin qui rapporte avec fierté un cageot de légumes pour enrichir le quotidien et soustraire sa petite famille des tristes bouillons insipides et des famines. 

Ce qui te taraude, c’est le nom tracé à la pointe d’un couteau en lettres majuscules, écrit en latin, camouflé par du lierre que tu viens de mettre à jour, de dévoiler. Un nom un peu savant ALBA ROSA. D’emblée, tu jettes ton regard sur le rosier majestueux, aux fleurs d’un blanc laiteux, au feuillage vert bleuté posé à côté de ton portail. Ce qui t’attire dans ce buisson, ce sont ses effluves suaves et sa vitalité. Et puis ce nom masqué, dissimulé et ce buisson ardent. Tu rêves. Tout le monde, et même toi la dernière arrivée, connaît le prénom de Blanche, l’a entendu prononcer. Durant des décennies, Blanche, la potagère, la vergère, la fleuriste avait œuvré pour conserver les jardins ouvriers, embellir cette banlieue. Personne ne savait d’où vient le nom de ta parcelle. Toi, encore ensommeillée, tu continues à rêver qu’un Alban, jardinier galant, avait greffé Blanche dans son cœur jusqu’à lui offrir ces roses à foison et les enraciner dans une carte du tendre d’une terre amoureuse. 

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